Notre invité de ce dimanche est Glem Sunter, ressortissant britannique établi en Afrique du Sud et spécialiste du « scenariplanning ». Invité par le Mauritian Institute of Directors, il est venu rencontrer les chefs d’entreprise locaux pour partager ses analyses sur l’évolution de la situation économique et sociale. C’est ce qu’il a également accepté de faire dans l’interview qu’il nous a accordé avant son départ.
Comment le sujet de sa majesté britannique détenant un diplôme en philosophie que vous êtes est-il devenu un spécialiste de l’or et de l’uranium dans les mines d’Afrique du Sud ?
Par hasard. J’ai étudié la philosophie, la politique et l’économie à l’université d’Oxford, puis j’ai eu la chance de rencontrer le directeur général de l’AnglAmerican Corporation qui m’a offert un job dans son entreprise. J’ai accepté et passé cinq ans à Londres avant d’être affecté en Zambie ou j’ai travaillé jusqu’en 1973. Puis j’ai été transféré en Afrique du Sud, dans la division de la gestion de l’or et de l’uranium.
Vous ne regrettez pas d’avoir abandonné le monde des idées et de la rhétorique pour travailler dans un secteur plus tourné vers la rentabilité matérielle ?
Au contraire, je pense que j’ai eu une énorme chance d’avoir rencontré le directeur de l’AnglAmerican Corporation et d’être entré dans le monde des affaires. Cela m’a permis de quitter la Grande-Bretagne pour découvrir l’Afrique, plus particulièrement l’Afrique du Sud, à un moment particulièrement important de son histoire : celui de la transition de l’apartheid vers la démocratie. C’est en Afrique du Sud que je me suis lancé à mon compte dans le scenariplanning ?
Qu’est-ce que ce scenariplanning dont vous êtes un des spécialistes et qui n’a rien à faire avec le cinéma ou la télévision ?
C’est une méthode d’analyse mise au point à la fin des années 1940 par un Américain, Herman Kahm. Au lieu de faire des prévisions classiques, il proposait d’écrire des scénarios détaillés sur ce qui pouvait arriver dans les domaines de l’économie et de la politique en se basant sur des données existantes. J’avais déjà crée une division de scenariplanning au sein de l’AnglAmerican Corporation. Quand je me suis retiré de l’entreprise, j’ai ouvert un cabinet de scénariplanning, nous avons publié des documents, des livres qui ont eu un certain succès.
Votre entreprise d’écriture de scénarios s’appelle Mine over Fox. Quelle est la signification de ce nom ?
J’ai choisi le nom Mines over Fox parce que le renard est un animal qui s’adapte à son environnement pour pouvoir survivre. Si nous voulons survivre, nous devons apprendre à nous adapter au monde en train de changer. Selon Charles Darwin, les espèces animales les plus résistantes ne sont pas les plus puissantes, mais celles qui ont su s’adapter aux évolutions de la nature, même les plus difficiles. De la même manière, les individus et organisations ont besoin de mettre au point des stratégies leur permettant de s’adapter aux changements. Ce sont ceux-là qui, en fin de compte, durent et deviennent prospères. Je travaille avec une jeune femme, Chatel Illbury, qui m’a aidé à développer et à perfectionner cette méthode d’analyse.
Vos clients étudient-ils sérieusement vos scénarios ?
Notre travail est d’étudier le contexte et de préposer des scénarios. Dans la mesure où nous sommes submergés de demandes venant des quatre coins du monde et que notre site web est très consulté, oui, je crois que nos scénarios sont lus et étudiés sérieusement.
Vous êtes installé en Afrique du Sud. Comment voyez-vous l’avenir du continent ?
Il passe par la Chine, qui est un élément très important pour l’économie mondiale. Beaucoup de pays émergents sont dépendants de la Chine pour assurer la croissance de leur économie. C’est le cas de l’Angola et du Nigeria qui exportent la majeure partie de leur pétrole en Chine
Mais pratiquement tous les pays africains sont dépendants de la Chine à divers degrés…
C’est exact. Et c’est aussi le cas pour Maurice, qui s’attend à augmenter le nombre de touristes chinois. Si l’économie chinoise connaît des problèmes, le monde entier sera affecté.
On disait autrefois que quand Washington éternuait, le monde avait la grippe. La capitale du monde semble être devenue Beijing. Est-ce que l’avenir du monde passe obligatoirement par la Chine ?
Oui, quelle que soit l’évolution de l’économie chinoise. Pour le moment, les prévisions concernant la croissance de l’économie chinoise ne sont pas très bonnes dans la mesure où (i) elle est en train de devenir une économie chère dans la mesure où elle imite trop les concepts européens et (ii) elle fait face à ce que l’on appelle le shadow banking system.
Pourquoi vos scénarios s’arrêtent-ils à 2020 ?
Les scénarios vont jusqu’en 2020 parce qu’au-delà nous entrons dans une période de grande incertitude et sommes incapables de faire des prévisions ou d’écrire des scénarios. Nous sommes actuellement dans une période de l’histoire de l’humanité. Le 21e siècle marque un tournant avec des éléments qui vont dominer les prochaines années. Un des ces plus grands changements réside dans le fait qu’il y a vingt ans un jeune terminant ses études avec de bons certificats était sûr de décrocher un job. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et un nombre croissant de jeunes doivent devenir des entrepreneurs et créer de petites entreprises pour pouvoir avoir un job. Le drame c’est que les écoles et les universités n’ont pas encore réagi à ce phénomène. Nous sommes en train d’enregistrer des records de chômage pour les jeunes à travers le monde. En Espagne, par exemple, 54% des chômeurs ont entre 18 et 24 ans. En Grèce, le taux est de 58% et de 50% en Afrique du Sud. De ce fait, le monde des demandeurs d’emplois a changé drastiquement, ce qui n’est pas le cas du système d’éducation.
Comment expliquez-vous le fait que nous savons depuis des années que l’éducation est en retard sur les changements du monde du travail et les politiciens n’ont rien fait, ou pas grand-chose, pour changer la donne et apporter les corrections nécessaires ?
Je crois que les bonnes décisions concernant l’éducation et l’emploi n’ont pas été prises parce que la plupart des politiciens ne sont pas des hommes d’affaires. Ce n’est pas une plaisanterie facile. Le problème, le drame est que les gens deviennent des politiciens professionnels de plus en plus jeunes. Ils n’ont jamais travaillé, n’ont aucune expérience du monde du travail et du commerce et ne savent pas voir les changements dans ces secteurs. Comment peut-on demander à des gens qui ne savent pas comment il faut faire pour créer des emplois de prendre les mesures nécessaires contre le chômage. En Afrique du Sud par exemple, le président a dit qu’il fallait créer cinq millions d’emplois. Ce n’est pas cinq millions d’emplois qu’il faut créer, mais un million de petites entreprises qui vont les créer. Voilà un exemple parfait du discours d’un politicien non adapté aux réalités ! Il faut aussi souligner une chose : il faut revoir notre manière de fonctionner à tous les niveaux pour donner du travail aux jeunes. Il ne faut pas oublier qu’ils sont de plus en plus nombreux. Il faut encourager la création de jeunes entreprises. Les jeunes entreprises et les jeunes entrepreneurs sont plus insérées dans les réalités que les anciennes.
Sommes-nous en train de quitter l’ancien monde pour entrer dans un nouveau ?
Nous sommes en train d’entrer dans une nouvelle ère, dont une des principales composantes est le changement climatique. Cette composante n’est pas tant le réchauffement de la planète que la multiplication et l’intensification des conditions climatiques extrêmes. L’Australie a connu des hausses de température incroyables l’année dernière, il y a eu le cyclone sur les Philippines, le mauvais temps continuel en Europe et les baisses de température sur le continent américain. Pour la première fois, nous devons nous rendre compte que les mesures pour respecter et protéger l’environnement n’ont pas été prises et que nous sommes en train d’en payer les conséquences. À part des militants écologiques, personne ne prenait au sérieux les mises en garde contre un changement climatique.
Un de vos premiers scénarios a été celui intitulé The World and South Africa in the 1990s, écrit au début des années 1980 dans lequel vous préconisiez la négociation menant à l’accord politique et la fin de l’apartheid. Est-ce qu’il était facile de proposer un tel scénario dans une Afrique du Sud qui était encore régie par la loi de l’apartheid ?
Quand j’ai commencé à donner des conférences sur ce scénario en 1985-86, des gens m’ont demandé si je croyais aux contes de fées ! À cette époque, il était inenvisageable que le gouvernement blanc sud-africain entame des négociations et envisage de remettre le pouvoir aux noirs. Mais les choses ont assez rapidement évolué et Nelson Mandela a été libéré en 1990.
Vous l’avez rencontré ?
J’ai eu le privilège d’aller lui rendre visite en prison. Il avait lu mon scénario et m’a fait savoir qu’il voulait me rencontrer. Il avait déjà quitté Robben Island et je suis allé le voir dans la prison où il attendait d’être libéré. Nous avons discuté de mon scénario, partagé des vues sur les changements à venir. Il ne m’a pas dit qu’il serait libéré quelques mois plus tard. Après, j’ai été appelé à faire une présentation de mon scénario au gouvernement, mais à ce moment on commençait à se préparer au changement politique en Afrique du Sud.
Quel a été l’élément déterminant de ce changement d’attitude de la part du gouvernement blanc, qui avait passé des années à camper sur l’apartheid ?
Je crois qu’un des éléments déterminants a été l’écroulement du système soviétique. Pendant des décennies, les blancs sud-africains avaient redouté le communisme et se battaient contre la possibilité que l’Afrique du Sud devienne un pays communiste. La perestroïka de Gorbatchev, puis l’écoulement du système soviétique ont été des éléments clés qui ont poussé le gouvernement blanc vers la voie du changement.
Quel est votre scénario pour l’Afrique du Sud sans Mandela ?
Nous avons rédigé un scénario disponible sur notre site web. Nous pensons que l’Afrique du Sud est toujours la plus importante économie, la plus sophistiquée du continent africain, compte des entrepreneurs talentueux. L’Afrique du Sud a toutes les aptitudes pour figurer dans la « premier league » économique africaine, mais pourrait facilement tomber en deuxième division en raison des inconsistances de sa politique qui poussent les investisseurs étrangers à douter du pays.
Quelle est la principale « inconsistance » de la politique sud-africaine ?
La situation dans le monde du travail régulièrement marqué par des grèves, ce qui inquiète les investisseurs étrangers et les locaux aussi. Il y a également récemment le vote d’une loi restreignant la liberté de l’information, interdisant la publication. C’est à mon avis une loi incongrue car comment peut-on aujourd’hui avec internet bloquer une information ? Ce sont des décisions qui posent question. Cela étant, l’Afrique du Sud est une démocratie et je suis certain que les prochaines élections, qui auront lieu dans quelques mois, seront intéressantes à suivre.
Quel est votre scénario pour ces élections ?
Je pense que l’ANC, qui fait plus 60% des suffrages, pourrait tomber à 50%. Cela rendrait l’Afrique du Sud encore plus démocratique qu’aujourd’hui. En quelque sorte, ces élections pourraient être, toutes proportions gardées, un « printemps arabe » pour l’Afrique du Sud, avec une plus grande participation et un vote plus balancé entre partis. Ces élections pourraient aider l’Afrique du Sud à se maintenir dans la « premier league », mais le risque de relégation existe, avec d’autres pays prêts à prendre sa place.
Qui sont les challengers économiques de l’Afrique du Sud ?
Il y a le Nigeria avec son pétrole, la Namibie, le Ghana, le Rwanda qui, après le génocide, commence à redevenir un pays où il est intéressant d’investir. Il y a six pays en Afrique qui sont non seulement sur la bonne voie économique mais sont, selon les statistiques de la Banque mondiale, parmi les dix économies mondiales avec le plus fort taux de croissance. Six sur dix, et en Afrique s’il vous plaît ! Personne n’aurait osé le prévoir il y a seulement vingt ans.
C’est l’exception ou la règle ?
C’est une indication de la révolution économique que sont en train de connaître certains pays d’Afrique, qui attire de plus en plus les investisseurs étrangers.
Vous êtes donc confiant dans le devenir économique de l’Afrique ?
Totalement.
En dépit de ce qui se passe au Zimbabwe, par exemple ?
Le continent africain a des problèmes. Certains pays sont, au niveau économique et démocratique, bien loin derrière, mais tout cela est en en train de changer. Il y a de la mauvaise gouvernance et de la corruption en Afrique, mais en même il y a une révolution de l’esprit d’entrepreunariat, de la petite entreprise qui est en train de se mettre en place.
La petite entreprise est une des solutions aux problèmes de l’économie ?
C’est une des principales solutions. La meilleure façon de créer une économie solide est de donner de l’espace aux entrepreneurs, plus particulièrement aux jeunes. Je l’ai dit aux autorités mauriciennes, comme je l’ai dit ailleurs dans le monde. Il faut créer les conditions pour permettre à la nouvelle génération de jeunes entrepreneurs de se lancer. C’est la solution, les jeunes entrepreneurs vont booster l’économie.
Serions-nous arrivés à la fin du règne des grandes et grosses compagnies ?
Je ne parlerais pas de fin de règne. Il faut créer de nouvelles entreprises, lancer de nouvelles idées, de nouveaux projets. Il y a dix ans LE téléphone mobile ne pouvait qu’être un appareil de la marque Nokia. Il a été remplacée par d’autres marques, qui ont été remplacées par d’autres et cela va continuer. Le monde d’aujourd’hui est en mouvement, dans tous les sens, celui qui reste en place et se contente de regarder n’y a pas sa place.
Vous avez parlé de la Chine, de l’Afrique mais pas de l’Inde…
C’est vrai que quand on parle d’économie on a tendance à parler de la Chine. Je crois que l’Inde est le pays qui a le plus l’esprit d’entreprise actuellement. Les Indiens viennent avec plus d’idées nouvelles, notamment dans le domaine de la technologique et de l’informatique, que les Chinois. Je crois que les beaux jours de l’économie indienne sont à venir. Je suis un peu inquiet pour l’économie chinoise mais elle doit apprendre à sortir de son actuelle période de copie de ce qui se fait dans le monde occidental pour entrer dans la période de l’innovation.
C’est une étape facile à franchir ?
Non. Nous avons l’exemple des Japonais qui, après la période de copie dans les années 1960, se sont lancés dans l’innovation dans les années 1970 et 1980. Mais il est plus difficile d’innover et d’inventer que de copier ce qui se fait ailleurs. La Chine se trouve actuellement dans cette situation alors que l’Inde a déjà passé l’étape et est appelée à jouer un rôle de plus en plus important dans l’économie mondiale.
Donc, les recettes pour réussir sont de nouvelles idées, inventées par des jeunes constamment à la recherche d’inventions et d’innovations ?
L’innovation est un des maîtres mots de la nouvelle donne. Quand je rencontre un homme d’affaires — et j’en ai rencontré quelques-uns à Maurice —, je lui demande systématiquement : quelle est votre nouvelle idée pour l’année prochaine ? J’ai parfois de très bonnes réponses.
Quel est votre scénario sur l’évolution de la situation économique mauricienne pour les prochaines années ?
La situation est dure pour l’économie mauricienne depuis la crise. Maurice en tant qu’île ressent plus les conséquences de la crise, l’inquiétude des investisseurs, la diminution des touristes. Pour moi, le futur de Maurice réside dans l’expansion géographique de ses entreprises. Tout d’abord dans les pays de la région, ceux entourant l’océan Indien et ensuite l’Afrique et le monde. Il faut trouver le moyen de s’intégrer économiquement dans ces pays et jouer, de façon plus prononcée, sur le concept de Maurice île pont entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique.
Vous focalisez votre discours sur l’économie, les entreprises, les compagnie. Et les hommes et leurs problèmes politiques, ethniques, religieux, vous ne les incluez pas dans l’élaboration de vos scénarios ?
Tous ces éléments sont pris en compte dans l’élaboration des scénarios et des livres que nous avons publiés. Nous avons publié une lettre adressée à Georges Bush quand il a été élu pour la première fois en juin 2001. Dans cette lettre, que l’on peut lire sur notre site web, nous lui disions qu’une partie de son héritage présidentiel sera déterminé par la manière dont il saura face aux menaces extrémistes contre les USA. Nous avions dit que la principale menace était une attaque terroriste massive en raison de la confrontation entre l’islam, le catholicisme et le judaïsme, les séquelles de la guerre en Afghanistan et les attaques contre les ambassades américaines dans le monde. Trois mois plus tard, c’était le 11 septembre 2001.
C’est plus que l’écriture d’un scénario, c’est de la prophétie ! De votre point de vue, les conflits religieux et le terrorisme sont-ils encore une menace ?
C’est toujours le cas pour les États-Unis, pas pour le reste du monde. Je pense que, comme Rome autrefois, les États Unis sont en train de perdre l’influence qu’ils avaient sur le reste du monde. Après l’Afghanistan, il y a maintenant les conséquences de la guerre en Irak. Tout cela fragmente le monde, et particulièrement le Moyen Orient, et augmente le risque d’attaques terroristes.
Le futur ne s’annonce pas sous de bons auspices…
Je vous l’ai dit, notre premier scénario prévoyait un monde avec beaucoup de problèmes et de difficultés. Des entreprises et des individus peuvent avoir un bel avenir mais d’ici 2020, les choses seront globalement difficiles.
Du point de vue philosophique, êtes-vous confiant dans l’avenir de l’humanité ?
Nous sommes aujourd’hui sept milliards d’individus sur la planète. L’espérance de vie a considérablement augmenté. En 1900, l’espérance de vie d’un Américain était de 40 ans, en 2000 elle est passée à 83 ans. En un siècle nous l’avons plus que doublée, ce qui a changé toutes les données. Quel est l’avenir de l’humanité dans un monde où tous les fondamentaux ont changé en moins de cent ans ? Nous avons atteint le premier milliard d’individus sur terre en 1850, aujourd’hui, 160 ans plus tard, nous sommes sept milliards sur terre. Nous sommes en train de faire subir à la planète une pression sans précédent.
Le futur est donc imprévisible, même pour vous ?
Le futur de l’humanité est imprévisible, d’autant que l’homme ne sait pas faire face au long terme. C’est pour cette raison que l’on n’a pas écouté les alertes sur le changement climatique, en disant que cela n’arriverait que plus tard, qu’on laissait le soin à la prochaine génération de trouver une solution au problème. Nous n’avons pas de système, de programme pour agir sur le long terme, prévenir, prendre les précautions. L’avenir comporte plus de questions que de réponses. J’espère que cela inquiète, ce qui nous obligerait, enfin, à nous poser des questions, à envisager des solutions à long terme.