GEORGE LEWIS EASTON

Il n’illustre nullement le visage du poète-mage, divinement inspiré ou démiurge. Chez lui, point de tendances mystiques, point d’inclination à laisser l’imagination errer au-delà du raisonnable. Tout est bon sens, tout est élégance et mondanité : il est spirituel sans tomber dans les excentricités cérébrales et surtout sentimentales. Il a perfectionné son art de telle façon que s’il n’a pas été un grand poète, il a tout au moins fait preuve de talent. L’esprit marotien s’est imposé par son charme, sa délicatesse, sa façon de dire des riens avec grâce et surtout son humour.

Son érudition a été celle du Moyen Ȃge : les vies de saints, la tradition du roman courtois… Fils du poète Jehan Marot, l’un des ‘grands rhétoriqueurs’ qui évoluaient à la cour d’Anne de Bretagne, il a été éduqué dans le milieu des autres Molinet et Crétin. D’ailleurs

dans sa jeunesse, il cultiva cette poésie ’savante’ et artificielle qui se caractérise par le raffinement du style et les acrobaties de versification. Sacrifiant la sincérité au seul souci de la forme, elle abonde en allégories, personnifications, abstractions, allitérations, rimes batelées ou équivoquées, bref toutes les complications qui plaisaient tant aux grands rhétoriqueurs. L’Adolescence Clémentine (1532) en est le plus pur exemple. Au reste, n’étaient-ce les tribulations de son existence et le fait qu’il était homme d’esprit, il eût été un piètre imitateur de ses non moins ternes prédécesseurs.

Marot fit des ballades, des rondeaux, des épigrammes, des épîtres, des élégies, des églogues et traduisit même quelques psaumes de David. Il est évident qu’il pratique les petits genres traditionnels du Moyen Ȃge. Pourtant son tempérament était tout autre : il était foncièrement bourgeois et se rattachait à la plus pure tradition de l’esprit français, celle de Jean de Meung, de Villon et de Coquillart. Ainsi la poésie aristocratique s’enrichit de l’apport des meilleurs dons de la poésie bourgeoise.

Notre poète a aussi connu le contact si salutaire d’une culture plus fine et plus riche : celle de l’antiquité. Et cela à travers l’Italie. Si tôt italianisé, il est latinisé. Boccace, Pétrarque, Virgile, Ovide et Catulle font bon ménage chez lui. S’il est redevable des rondeaux et des ballades au Moyen Ȃge, il en est également à l’Italie en ce qui concerne les sonnets et à l’antiquité en ce qu’il s’agit des églogues, des épîtres, des épigrammes et des élégies. Pourtant, il reste profondément fidèle à l’esprit français.

La Renaissance ne se manifesta pas en lui par la lecture et la méditation : il ne fut point homme de cabinet. Poète de cour avant tout, il s’attacha à plaire. Nul n’a mieux que lui reflété l’esprit et les besoins de la cour. Il clarifia, allégea et raffina le vieil esprit de Renart et de Rutebeuf. Il l’enrichit de finesse, de mesure et de grâce, le débarrassant de la lourdeur et du pédantisme d’autrefois pour le rendre plus apte à traduire la vie de cour, la conversation sans cesse alimentée des personnages illustres dans les maisons du roi. Pour cela il lui fallait être clair, bref et amusant.

Quémandeur incessant mais charmant et spirituel, faisant preuve d’un bon sens aigu mêlé à un humour qui n’épargne même pas celui qui le décoche, Marot est passé maître dans l’art de tourner une épigramme ou un compliment. Tel est le visage que nous révèlent ses deux épîtres au roi. A Lyon Jamet il adressa un morceau plein de verve et de verdeur. Il est si habile à tourner le poème court et triomphe ainsi de l’épigramme, genre se prêtant fort bien à l’esprit gaulois. Toujours en se jouant, il n’éprouve aucune gêne pour passer du thème héroïque que lui fournit l’ex-argentier Samblançay au ton familier du solliciteur.

La Réforme et la Renaissance se confondent chez cet homme qui incarne aussi le bon sens français. Il se fie à sa raison en matière religieuse. Ainsi il n’ira pas aussi loin que Calvin car il aime trop les plaisirs de la vie. De plus, nous devons nous garder de conclure hâtivement sur ce que Gustave Lanson nomme les ‘‘saillies de sensibilité’’ rencontrées çà et là chez Marot. Elles ne sont pas pour autant des preuves d’un lyrisme sous-jacent, comme semble l’affirmer Louis Cazamian. Elles sont purement circonstancielles – l’expression d’un moment et non disposition habituelle ou plaisir de l’âme, savourant l’amertume. Sous ce rapport, il serait bon de préciser que

ce qui motive réellement L’Enfer ne fut rien d’autre que l’indignation ressentie par un esprit épicurien et logique. L’absence de lyrisme chez le poète s’explique par le fait qu’il n’était ni un sentimental ni un passionné. Sauf quelques souvenirs d’enfance évoqués dans l’églogue au roi sous les noms de Pan et de Robin, il a très peu parlé de la Nature. Il crut de bonne foi qu’aimer, c’était jouir et dire d’agréables choses aux dames. Il n’a pensé à la mort que malgré lui car il était tout à la vie.

Avec Marguerite de Navarre mais avec plus de brio, Clément Marot inaugure une poésie faite de sincérité et de vérité – la marque indéniable de la Renaissance. Quoiqu’il fût un poète mondain, sa popularité et son influence restent à être soulignées. Ronsard, déplorant l’aridité poétique de la première moitié du XVIe siècle, excepta Marot. Ce fut encore à travers lui que La Fontaine, Voltaire et les autres renouèrent contact avec le plus pur génie de l’esprit français.