Quatre jours après le dramatique accident au virage de Sorèze, ayant causé la mort de dix passagers et 44 autres blessés, les enquêteurs de la police attendent toujours avoir accès à la Job Card de l’autobus de la Corporation Nationale de Transport (CNT), immatriculé 4263 AG 07. À ce matin, cette pièce à conviction cruciale, gardée dans les archives de la CNT, n’avait pas encore été soumise à l’équipe de limiers de Port-Louis Sud, opérant sous la supervision du surintendant de police Husnoo. Entre-temps, les pièces majeures de l’autobus de la CNT, susceptibles de permettre aux experts de déterminer la cause de l’accident du vendredi 3 mai sur la Nationale, ont déjà été enlevées et soumises au Forensic Science Laboratory (FSL) à des fins d’analyse. D’autre part, le premier témoignage du receveur de l’autobus, Vishamitr Bundhoo, rapporté en primeur dans l’édition de Week-End d’hier, attribue la cause de l’accident à des freins défectueux. À ce matin, 25 des 44 passagers blessés lorsque l’autobus Blueline de la CNT a fait plusieurs tonneaux, vendredi matin, étaient encore admis à l’hôpital. Seul le cas d’Urmila Hanuman, âgée de 54 ans, admise à l’Intensive Care Unit (ICU) du Princess Margaret Orthopaedic Centre (PMOC), inspire de graves inquiétudes alors qu’une majorité de blessés pourraient obtenir leur décharge sur avis médical d’ici cet après-midi.
L’enjeu de la contre-expertise de l’autobus immatriculé 4263 AG 07, complètement abîmé dans l’accident de Sorèze, est de taille pour le système d’entretien et de maintenance appliqué à la CNT, société parapublique sous la tutelle du ministère de l’Infrastructure publique. À ce matin, les responsables de cette enquête attendaient toujours la Job Card sur la Road Worthiness de cet autobus, retraçant tous les « servicings » qu’a subis ce véhicule depuis des derniers mois, les différentes pannes aussi bien que les pièces de rechange montées depuis sa mise sur route en août 2007. La fiche de Fitness de cet autobus de la CNT, portant la signature des responsables du département de Mechanical Engineering du ministère de l’Infrastructure publique, est également d’un intérêt accru pour la police.
« C’est le premier document que les enquêteurs de la police auraient versé dans le dossier à charge. En toute transparence, le ministère de l’Infrastructure publique aurait dû exiger de la direction générale de la CNT que ce document soit remis à la police depuis vendredi dernier. Cette Job Card est la véritable mémoire de cet autobus et représente une carte maîtresse pour mieux comprendre ce qui a pu se passer juste avant le pont Colville Deverell ce vendredi fatidique », font comprendre des experts en matière de sécurité.
À ce matin, Le Mauricien a tenté d’obtenir confirmation officielle auprès des autorités concernées si le dossier de l’entretien et du maintenance de cet autobus de la CNT a été remis aux enquêteurs de la police. Toutefois, depuis, samedi matin, des experts de la Police Mechanical Unit, des représentants du Forensic Science Laboratory (FSL) ont procédé à un examen du bus accidenté en présence des ingénieurs (Mechanical Engineers) du ministère de l’Infrastructure publique.
Cet exercice s’est déroulé jusqu’à fort tard samedi dans l’enceinte du Police Post du Bulk Sugar Terminal où l’autobus Blueline avait été remorqué sous le contrôle de la police depuis les lieux de l’accident à Sorèze en fin de matinée de vendredi. L’examen du moteur et autres pièces essentielles du bus s’est poursuivi dans la journée d’hier. Mais à ce matin, il n’y a aucune indication si les experts en mécanique devaient reprendre l’inspection.
Durant le week-end, les spécialistes de la Police Mechanical Unit avaient fait enlever les deux cylindres, la valve et les deux boosters du Blueline. Ces pièces ont été envoyées sous scellés au Forensic Science Laboratory (FSL) pour des analyses détaillées. Les conclusions du FSL devront être transmises aux enquêteurs de la police à toutes fins utiles.
Devant la tournure que prend la contre-expertise de la Blueline immatriculée 4263 AG 07, les autorités considèrent la possibilité que des ingénieurs indiens, probablement ceux de la firme Ashok Leyland, compagnie ayant fourni cette flotte d’autobus à la CNT, soient appelés en renfort en vue d’arbitrer tout litige entre la police et le ministère de l’Infrastructure publique.
Un premier cafouillage a été évité de justesse juste après la conclusion de l’opération de l’évacuation des blessés des lieux de l’accident à Sorèze, vendredi, contrairement à la pratique où tout véhicule impliqué dans un accident, ayant fait des victimes, doit être placé « in custody in police yard » et nulle part ailleurs. La raison est simple vu que ce véhicule est la principale pièce à conviction et qu’il faut éliminer tout risque de « tampering with police evidence ».
Les hauts gradés de la police, dont l’inspecteur Mattur, présents à Sorèze, vendredi matin, ont dû objecter formellement à une proposition que le véhicule soit remorqué vers un des garages sous le contrôle du ministère de l’Infrastructure publique. La police avait obtenu avec force que le bus soit gardé sous contrôle strict dans l’enceinte du Police Post du Bulk Sugar Terminal.
À la mi-journée, tous les experts engagés dans la contre-expertise de véhicules accidentés avaient été informés que l’inspection du bus de la CNT allait se dérouler à partir de samedi matin sous la seule supervision de la police. Or, peu après 16 heures, vendredi, des instructions furent communiquées aux ingénieurs du ministère de l’Infrastructure, dont le Chief Mechanical Engineer, Suresh Chumroo, en vue de se rendre au Police Post du Vrac pour démarrer la contre-expertise du bus.
Sur place, des objections formelles furent formulées contre cette initiative unilatérale du ministère de l’Infrastructure publique avec la police rappelant que ce genre d’exercice se déroule selon un protocole bien établi et ne peut se faire en aucune façon sans la présence des experts du FSL. Les discussions se sont déroulées jusqu’à fort tard vendredi soir à ce sujet.
Dans les milieux du ministère de l’Infrastructure publique, l’on refuse de commenter ces détails en faisant comprendre que « ce n’est pas la première fois que des ingénieurs du département Mechanical Engineering du ministère collaborent avec la police dans des enquêtes suite à des accidents de la route ».
Le Mauricien a également tenté en vain d’obtenir des précisions auprès des sources officielles au sujet des contacts établis avec des autorités indiennes et d’un éventuel calendrier de travail de ces consultants étrangers à Maurice.
Toutefois, les premières révélations du receveur du bus immatriculé 4263 AG 07, confiées à Week-End, confirment que les freins de ce véhicule avaient lâché peu avant le pont Colville Deverell. Se confiant à Week-End sur son lit de la High Medical Care Unit de l’hôpital Jeetoo, samedi soir, Vishamitr Bundhoo a affirmé que « enn kout, sofer nek signal mwa ki masinn pa pe gagn fren. Li dir mwa pa les personn res divan. Met tou dimoun par deryer ».
Les passagers de la première rangée de sièges à la cinquième furent envoyés à l’arrière du bus, qui était engagé dans une véritable course folle. Le receveur devait également confirmer que l’alarme du bus avait déclenché. « Ena alarm dan bis ! Ler alarm-la large, bis-la koumans fer zig zag. Pa kone kot pe ale ! Dan sa ler-la, mo fer lapriyer. Mo dir Bondie sap mo lavi », ajoute le receveur du bus, qui affirme s’être accroché à une colonne dans le véhicule dans une tentative de garder sa stabilité.
Le receveur Bundhoo devait également rendre un vibrant hommage au courage, dont a fait preuve le chauffeur Ganesh Deepchand dans ces moments difficiles en s’appesantissant sur le fait que « sofer-la inn fer tou so posib pou separ bann pasaze. Mo mari sagrin sakinn arriv li ».
Mais l’inévitable allait se produire quand l’autobus avait amorcé le tournant vers la voie de dégagement. « Enn sel kout bis-la nek devire. Si sofer ti kontinye desann Pailles, boukou fraka ti pou ena. Ena sa simin kinn ranze-la, linn rantr ladan. Letan li fer kontour-la ek presion li pe vini-la, pann kapav evit sa canal-la. Kan bis-la inn devire, sa colonn-la inn sap mwa. Sofer inn kraze dan kabinn. Mo ti trouv disan pe koulé. Li pann kapav sorti. Linn mari blese », précise ce témoin principal dans l’enquête policière. Mais en raison de son état de santé, sa version des faits n’a pas encore été consignée par la police.