Dans l’enquête sur l’autobus Blue Line, immatriculé 4263 AG 07, impliqué dans le dramatique accident ayant fait dix morts au virage de Sorèze, l’attention est braquée sur les conclusions de la contre-expertise des principales pièces du véhicule par le Forensic Science Laboratory (FSL). Entre-temps, un premier consultant indien, dont les services ont été sollicités par le Premier ministre, Navin Ramgoolam, est arrivé à Maurice à la mi-journée.
Depuis vendredi dernier, avec les conséquences de cet accident de la route, le personnel de la Corporation Nationale de Transport est éveillé à une nouvelle conscience avec pour mot d’ordre que les autobus qui ne sont pas conformes aux règlements de la National transport Authority (NTA) resteront au garage. Cette initiative semble être la réponse des employés de la CNT au vice-Premier ministre et ministre du Transport intérieur Anil Bachoo. Celui-ci a déclaré à l’Assemblée nationale, lors des échanges sur la Private Notice Question (PNQ), hier, qu’il n’était en présence d’aucune plainte de la part des employés de la CNT au sujet de la qualité et du standard des autobus. Depuis hier matin, la police a initié une Crackdown Operation dans le secteur du transport en commun, avec 33 contraventions dressées après un contrôle d’une centaine d’autobus dans le nord de l’île. L’opération de contrôle devra être étendue à d’autres régions de l’île d’ici à la fin de la semaine.
La valve de l’autobus accidenté pour la transmission de l’air au système de freinage reste au centre des préoccupations majeures des enquêteurs. Cette pièce, qui a été enlevée de l’autobus samedi sous la stricte supervision des enquêteurs de la police et de la Mechanical Transport Unit de la police, menés par le surintendant Husnoo, est déjà sous le contrôle du FSL, de même que d’autres pièces du système de freinage.
Les premières analyses techniques devront confirmer si la fuite d’air compressé au niveau de la valve, rendant les freins du bus inopérants, serait la cause du dramatique accident du vendredi 3 mai. Le constat établi jusqu’ici a mis hors état de cause l’état des pneus et des patins de frein du Blue Line 4263 AG 07.
Relations de cause à effet
La contre-expertise sur d’autres parties du système de freinage de ce bus équipé de vitesses automatiques devra se poursuivre dans les jours à venir. Le fail safe system, mécanisme de sécurité en cas de freins défectueux, attend toujours d’être vérifié et confirmé. Techniquement, avec le problème mécanique rencontré par l’autobus, ce système de freinage automatique aurait dû entrer en action pour éviter toute catastrophe. La police tente de comprendre pourquoi ce système n’a pas fonctionné.
Les enquêteurs ont consigné hier la version d’un des principaux témoins, le receveur Vishamitr Bundhoo. Comme il l’avait révélé en primeur à l’hebdomadaire Week-End de dimanche dernier, il a raconté dans les moindres détails le trajet du Blue Line, qui avait démarré à 8 h 30 à Vacoas. Il a confirmé que le problème rencontré par le bus à hauteur du pont Colville Deverell relevait du système de freinage. Il a ajouté qu’à un certain moment, le système d’alarme à bord du bus s’était également déclenché.
Les policiers comptent également interroger des membres du personnel du garage de la CNT qui ont effectué des réparations et le servicing de cet autobus. La nature du problème mécanique rapporté en date du 29 avril et du 2 mai par le chauffeur Ganesh Deepchand, tué dans l’accident, sera également approfondie dans l’enquête policière en vue de vérifier s’il peut y avoir des relations de cause à effet avec la catastrophe du 3 mai.
Par ailleurs, dès cet après-midi, un des deux experts indiens sollicités par les autorités devra se rendre au Police Post du Bulk Sugar Terminal en vue d’un premier examen de l’autobus accidenté. Il n’est pas à écarter qu’il se rende également sur les lieux de l’accident à Sorèze pour une meilleure appréciation des faits.
En attendant d’être rejoint, dimanche, par un autre collègue de l’Inde pour cette contre-expertise, le consultant indien devra travailler en étroite collaboration et également sous le contrôle des enquêteurs locaux pour éviter tout “tampering of evidence”. D’aucuns s’interrogent sur la pertinence de cette nouvelle analyse vu que les principales pièces à conviction ont déjà été enlevées et envoyées au FSL comme le prévoient les dispositions en cours.
Depuis l’accident de vendredi dernier, parmi le personnel de la CNT, que ce soit au niveau des chauffeurs, des receveurs ou encore du garage, une nouvelle prise de conscience se fait sentir en matière de sécurité. Les principaux concernés tiennent à faire ressortir que leur initiative ne relève d’aucune manifestation contre la CNT mais tout simplement du respect des normes de sécurité. De sources officieuses, il semblerait qu’une bonne trentaine d’autobus n’aient pu quitter les dépôts de la CNT hier parce que les véhicules n’étaient pas conformes aux règlements en vigueur.
« Sinon dimounn pou pile lor nou »
Ce mouvement devra se durcir au fil des jours et gagner l’ensemble des dépôts. La direction générale de la CNT s’est murée dans le silence en refusant de commenter cette démarche des employés contre la qualité des autobus. Des perturbations sur des lignes desservies par la CNT sont à prévoir à cet effet.
« Avek seki finn pase, bann ti travayer pe gagn enn prise de conscience. Avan nou ti pe fer concession pou la corporation, aster nou pe demann nou pou ki raison nou bizin fer sa akoz se nou mem ki pou ramass beze apre. Nou nepli anvi mett lavi en danze. Depi vendredi sak sofer pe pran so responsabilité. La lwa dir ou kan donne ou enn bis li bizin satisfaire tou bann kriter. Donc aster si bis pas bon, garde dan garaz ! Si gagne ninport ki problem apre, tou dimounn pou pile lor nou », déclare un employé sous le couvert de l’anonymat. Une façon de répondre au vice-Premier ministre et ministre du Transport intérieur, qui avait nié l’existence de plaintes de la part de ces mêmes employés.
La politique de cost reduction pratiquée par la direction générale de la CNT, principalement au niveau du département workshop, est également dénoncée dans la conjoncture. « CNT pe anvi fer cost reduction. Me pa kapav fer sa lor bann département essentiel kouma workshop. La inn fini dir ki bann retraité et bann seki fine décédé pa pou remplacer. Parfwa ferm store midi ek li reouvert nek lindi. L’objectif ici est de ne pas payer des heures supplémentaires au storekeeper. Par conséquent si un autobus est confronté à une panne mécanique durant le week-end, le store est fermé ! Nous n’acceptons en aucun cas que la cost reduction vienne perturber les opérations. De plus, les autobus de la CNT deviennent de plus en plus vieux, ce qui nécessite donc bien plus de réparations », fait-on comprendre au sein du personnel de la CNT.
Par ailleurs, la police est passée à l’action avec une série de contrôles des autobus en opération sur les routes. Dans la journée d’hier, 98 checks de routine ont été effectués à hauteur de Mlle Laure pour les véhicules sur la ligne de Flacq et Rivière-du-Rempart, et à Arsenal pour les bus assurant le service entre Triolet et Port-Louis.
Trente-trois contraventions ont été dressées pour divers délits pour non-respect des conditions sous la Public Service Vehicle Licence. Dans un cas, un receveur a été verbalisé parce qu’il portait des savates, même s’il avait emprunté les chaussures d’un passager de son autobus dans une tentative de se mettre en règle avec la loi.
Ce contrôle des autobus, démarré dans le Nord sur les instructions de l’assistant commissaire de police Devanand Reekoye, devra être étendu à toute l’île à partir d’aujourd’hui. Ainsi, à l’Ouest, un chauffeur sur la ligne Rivière-Noire/Port-Louis a été pris en contravention pour excès de vitesse. Une scène des plus cocasses s’est déroulée dans le bus avec le receveur demandant aux passagers de plaider auprès du motard de la police en faveur du chauffeur de la CNT. Mais tous les passagers, qui doivent subir tous les jours les caprices, sinon des insultes, de ces chauffeurs et receveurs, sont restés de marbre…