Ils ont un rêve et ils se donnent les moyens pour le concrétiser. C’est dans cet esprit que le Collectif mouvement ghetto afta burn veut avancer. Créer pour regrouper sur une même plate-forme de jeunes artistes inconnus du grand public, il peaufine déjà la sortie d’une compilation, fruit du travail commun de ses membres.
À cause du temps pluvieux de ce samedi, le chemin qui mène au domicile de Jean-François Frédéric à Roche Bois est quasiment désert. Lorsque nous arrivons chez ce membre fondateur du collectif, il est plongé dans le design d’une affichette en vue du grand concert organisé par le mouvement, qui doit avoir lieu en décembre. Derrière le portail en tôle, une cour où traînent des objets hétéroclites et une modeste maison. Plus loin, plusieurs grands sacs contenant des bouteilles en plastique et en verre, qui seront vendues à des fins de recyclage.
Laboratoire
Après avoir longé la maison et s’être frayé un passage entre les vêtements sur la corde à sécher, nous nous retrouvons devant le local du collectif, qui faisait autrefois office d’entrepôt. Le quadricolore mauricien collé au mur est un signe fort d’appartenance à la nation. Aménagé sommairement, le local a une table et une chaise pour tout mobilier.
Baptisé 15 D Kaz Studio, le lieu peut être considéré comme un laboratoire. C’est là en général que les jeunes discutent et peaufinent leurs textes et leurs compositions et enregistrent. En dépit des moyens de bord dont ils disposent, c’est le lieu de toutes les “expériences”. Le partage des connaissances est le maître mot du collectif afin que tous ses membres puissent émerger sur le plan artistique, peu importe le domaine de prédilection : chant, danse, djaying, slam… La tranquillité des lieux permet d’entendre le chant des oiseaux venus se protéger de la pluie sur les arbres avoisinants.
Le Collectif mouvement ghetto afta burn est un regroupement de jeunes artistes souhaitant incarner l’image d’une jeunesse qui veut se prendre en main et assumer pleinement ses responsabilités, dans un monde où elle peine parfois à s’affirmer et où les stéréotypes sont légion. À travers la culture urbaine qui met l’art sous toutes ses formes à l’honneur, ils dénoncent certains travers de la société. Dans la compilation que le collectif peaufine en ce moment, les problèmes sociaux sont abordés, ainsi que le vécu quotidien de ses membres.
Valeurs fortes
“Nous voulons conscientiser la population afin qu’elle aide à refaire l’image d’un pays entaché par des scandales”, confie Jean-François Frédéric. Le grand concert que le collectif prévoit au mois de décembre va dans le même sens. Il a pour thème “SOS lil Moris an danze”. Le collectif souhaite contribuer à un renouveau, ce qui explique le “afta burn” dans le nom.
Au 15 D Kaz Studio, c’est tout le potentiel des jeunes qui est mis en valeur. Ici, ce n’est pas le diplôme qui compte mais le talent ainsi qu’une passion dévorante pour l’art sous toutes ses formes. La solidarité est également une des valeurs fortes pour que ceux qui n’ont pas les moyens et le savoir-faire puissent émerger. Les difficultés financières ne sont pas un obstacle pour avancer. Le collectif a fait sienne la devise : quand on veut, on peut. Pas de défaitisme : on se donne les moyens pour réussir.
Bien que tous les membres du collectif soient logés à la même enseigne, c’est Jean-François Frédéric (Witty Cure) et Thierry Massandy (Skizo), cofondateurs du collectif, qui sont un peu les têtes pensantes. Amis de collège, ils s’étaient perdus de vue, avant de se retrouver, il y a quelques années. Ils ont alors décidé de partager à nouveau leur passion pour la musique. Avec le soutien de trois autres membres : James Alfred (Lomzano), Raja Legentil (King Jahman) et Charlène Isidore (MC Jahnaïla).
Rayonnement
À eux cinq, ils ont donné l’impulsion nécessaire au collectif afin qu’il puisse étendre ses tentacules à travers l’île et toucher un maximum de jeunes. De bouche à oreille et à travers le réseau social Facebook, le groupe connaît un grand rayonnement. Les demandes d’adhésion ne cessent d’augmenter. Le collectif s’est donné comme autre objectif de regrouper un maximum de jeunes afin de les aider à développer leur talent artistique au lieu de passer leur temps dans la rue et de s’adonner à la boisson.
À Roche Bois, la création du collectif a été bien accueillie. Cela a permis à des jeunes de découvrir qu’ils ont des passions communes. Le mode de fonctionnement collégial semble plaire à tous. Les réflexions qui sont faites autour de chaque texte ne dérangent personne car chacun a compris que l’objectif est de rendre le produit final plus percutant. Le talent de Skizo est mis à contribution : les textes sont passés au peigne fin sous sa houlette. Il nous rejoint en sifflotant, alors que nous sommes en conversation avec Witty Cure. T-shirt bleu, blouson à carreaux noir et blanc et jogging : le jeune homme affiche un look résolument décontracté.
Harmonie
“Nous prônons des messages positifs et sans aucune vulgarité et nous souhaitons que tout le monde aille dans la même direction”, dit-il. Il estime qu’il est important de “tir latet ki dimounn pa kone ek donn zot la sans pou fer zot monte”. Les membres du collectif se considèrent comme frer et sista et ils s’entraident lorsque le besoin se fait sentir. L’objectif est de produire un son “bonto” et “fer zafer-la vinn serye”. “Nous essayons d’avoir le même état d’esprit afin de mettre en avant le respect, la solidarité, l’amour, et pour dénoncer les problèmes sociaux”, souligne Jean-François Frédéric.
Pour le collectif, il n’y a pas de place pour la médiocrité. Les membres ont choisi de prendre le temps qu’il faut pour produire quelque chose de bon. “Les idées sont partagées, et tout est mis en commun. C’est notre façon à nous de démontrer que les artistes peuvent travailler en harmonie pour faire avancer les choses”, confient Witty Cure et Skizo. Pour sa part, Charlène Isidore souhaite plus de sista dans le collectif afin qu’elles aussi puissent montrer leur potentiel. “Zot bizin pa per me vinn devwal zot talan”, dit celle qui se fait appeler MC Jahnaïla.