S’il est régulièrement question de violence domestique ou de prostitution dans des journées de réflexion et causeries, les abus sexuels sur mineur — en d’autres termes la pédophilie et l’inceste — demeurent encore des sujets tellement tabous qu’ont finirait par croire qu’ils ne concernent que quelques religieux frustrés par leur devoir de chasteté. L’inceste est d’ailleurs une pratique d’autant plus cachée qu’elle fait partie des tabous universels reconnus par l’anthropologie moderne. Maurice n’échappe pas à la règle et les psychologues spécialisés, les activistes de Pédo Stop notamment, estiment que les 300 cas d’abus sexuels déclarés annuellement dans les Child Development Units sont très éloignés des réalités de l’enfance et de l’adolescence mauriciennes… Un séminaire et une formation seront consacrés à ces questions les 8 et 9 avril prochains.
La presse évoque de temps à autre des cas et des suspicions d’inceste et/ou de pédophilie de manière factuelle, mais beaucoup de travail reste à faire pour apprendre à faire face à ces situations lorsqu’on en devient le témoin, pour apprendre à les détecter et aider ceux qui les subissent à surmonter leurs problèmes. Les enseignants, les éducateurs, les travailleurs sociaux et tous les professionnels en contact avec les enfants et adolescents exercent à ce titre une responsabilité à laquelle ils sont souvent insuffisamment préparés. Un séminaire leur sera proposé par l’association Pédo Stop, en collaboration avec le ministère de tutelle, l’Institut Cardinal Jean Margéot et la Société des professionnels en psychologie (SPP), le 8 avril. Deux spécialistes australiens, le Dr Neerosh Mudally et le Pr Chris Goddard, ont été sollicités pour cette matinée de sensibilisation.
Directeur du CAPRA (Child prevention abuse research Australia), Christopher Goddard ouvrira la matinée par une intervention sur l’épineuse question du silence, du non-dit, des contraintes et pressions qui astreignent le plus souvent ces victimes et parfois leurs proches à taire ce qui se déroule parfois pendant de longues années. « The silencing of the children who have been abused » est le titre de l’exposé qu’il présentera. Chercheuse senior au CAPRA et consultante pour la Fondation de l’enfance australienne (Australian Childhood foundation), le Dr Neerosh Mudaly interviendra à son tour sur le thème « Children’s voices on abuse and professional responses ». Tous deux développeront ensuite leurs propos en duo sur les réponses qui doivent être apportées par les professionnels et les gouvernements pour protéger et soutenir les jeunes victimes de pédophilie et/ou d’inceste, et assurer ainsi le droit à une enfance saine et structurante. Le professeur Goddard et le Dr Mudaly ont coécrit et publié un ouvrage en 2006 sous le titre « The truth is longer than a lie : children’s experiences of abuse and professional interventions ». Cette matinée, qui se tiendra à l’Institut catholique, Rose-Hill, sera ouverte à toute personne concernée sur le plan professionnel par la protection de l’enfant, du personnel des ministères concernés aux membres des Child development unit, aux membres d’associations et ONG, travailleurs sociaux, enseignants, politiciens, avocats et magistrats, médecins, psychologues et psychiatres, et bien sûr aux membres de la force policière. Une traduction simultanée en français sera assurée pendant ces conférences.
Réponses thérapeutiques
Le lendemain, au même endroit, une formation s’adressera quant à elle plus spécifiquement aux soignants, qu’ils s’agissent des psychologues, des psychiatres, médecins, thérapeutes et Councellors. Les Pr Christopher Goddard et Dr Mudaly y aborderont la question du silence dans le milieu professionnel cette fois (The professional silencing of children) puis celle de la compréhension et des réponses à apporter aux cas d’abus sexuels sur les enfants. Aussi, seront-ils rejoints par un psychiatre de La Réunion, le Dr Frédéric Mauvisseau, responsable de l’Unité de Psychotraumatologie au Centre hospitalier universitaire Sud Réunion, également chargé de cours en victimologie à l’Université de l’île soeur.
Bien souvent, la vérité sur les cas de pédophilie et d’inceste et la prise de conscience de leur impact sur la personnalité et la psychologie de la victime ne se révèlent que bien des années après les faits, lorsqu’à l’âge adulte, elle estime pouvoir enfin en parler sans crainte ni honte. Bien souvent le temps n’arrange rien à l’affaire et les victimes le font parce qu’elles ne parviennent plus à vivre avec ce secret pesant, éprouvant aussi le besoin de mener un travail sur elles-mêmes pour vivre plus sereinement avec ce passé. Le Dr Mauvisseau parlera particulièrement de cet aspect sous l’intitulé « Sur la route de soi : des pistes pour la prise en charge des victimes d’abus sexuels devenues adultes ».
Les estimations de l’OMS révélaient en 2010 qu’environ 20 % des femmes et 5 à 10 % des hommes déclarent avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance. On sait aussi par exemple que cette question concernerait un enfant sur cinq en Europe, un sur quatre aux USA et un sur deux en Inde. Ces chiffres peuvent peut-être servir de repère pour tenter d’appréhender la réalité mauricienne, en sachant qu’ici comme ailleurs la pression est toujours très forte pour que le silence l’emporte sur la dénonciation, le déni et de désaveu sur la parole et la prise de conscience des souffrances psychologiques et morales. Les professionnels des milieux médicaux, les psychologues spécialisés en particulier estiment que 20 % de la population pourrait être concernée. Au-delà de ces délicates statistiques, ces deux journées apporteront de nouveaux éclairages et pourront rappeler que derrière chaque « cas », une vie et toute une famille sont en jeu.