Se « murer dans le silence » n’est pas qu’un symptôme post-traumatique, une conséquence de l’abus sexuel sur mineur. Le silence est avant tout « une construction de la société qui entoure la victime et qui a failli à la protéger ». C’est ce qui ressort d’un colloque de Pédostop organisé la semaine dernière et hier à l’Institut Cardinal Jean Margéot à Rose-Hill.
Selon certaines idées reçues, si l’enfant victime d’abus sexuel ne parle pas, c’est qu’il/elle doit être traumatisé/e. Il se « mure dans un silence » par réflexe de protection. Mais rien n’est aussi simple… Et si traumatisme il y a, sait-on réconforter la victime ? Sait-on lui venir en aide ? Le mur de silence n’est pas du ressort de la victime. C’est la société qui bat le ciment, pose les briques… L’association Pédostop a ainsi organisé, en collaboration avec le ministère du Développement de l’enfant et du Bien-être de la Famille, l’Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM) et la Société des professionnels en psychologie (SPP), un colloque sur le “child sexual abuse” à l’intention des professionnels, éducateurs, ONG, entre autres, à l’ICJM à Rose-Hill. Les intervenants étaient le Professeur Christopher Goddard et la Dr Neerosh Mudaly, tous deux du Child Abuse Prevention Research Australia (CAPRA, voir hors-texte). Le discours d’ouverture a été prononcé par la ministre de tutelle Mireille Martin.
L’histoire des abus sur mineurs a beau être aussi vieille que le monde, mais ce n’est qu’en 1962 que Henry Kempe, auteur de The Battered Child Syndrome, en fait la « découverte moderne ». Christopher Goddard donne le ton. Avoir attendu aussi longtemps que le crime ne soit porté en pleine lumière est d’emblée un aveu d’« incompétence » de la société lié au tabou autour de la question sexuelle.
La docteure Neerosh Mudaly abonde dans ce sens. Pour beaucoup d’enfants, « le mot “sexe” ne doit pas être dit ». Mais le tabou n’explique pas tout. La société, édifiée par les adultes pour les adultes, souffre d’un déficit d’écoute, d’empathie. « Les adultes ne sont pas prêts à entendre les enfants… En cour par exemple, les juges et avocats témoignent de plus de sympathie envers une adulte victime de viol plutôt qu’envers un enfant victime d’un pédophile. »
Illustration du propos lors d’une audience australienne à laquelle a assisté Christopher Goddard : le juge autorise le présumé coupable à contre-interroger le mineur et dit à l’enfant : « I think the jury is a little bit distressed… I do ask you to listen to the question and answer it, and stay calm. I think we all appreciate the ordeal, but I can assure you the whole procedure will go a lot quicker if you just listen to the question and answer it to the best of your ability. » Le propos du juge est ainsi « soutenu, procédurier et inapproprié » à l’enfant.
Le langage est un vecteur de culture et d’« une culture qui tend à minimiser le crime ». Dans la presse (The Guardian, 20 June 1997), poursuit Christopher Goddard, on se référera à la victime en utilisant le pronom « it » (« cela ») comme pour un objet. « L’enfant est désexué. On enlève toute notion de genre. Fille ou garçon, pas d’importance. » D’ailleurs, « pédophile, dans l’étymologie, cela veut simplement dire “personne qui aime les enfants” ».
Il est de connaissance publique que les pédophiles privilégient certains secteurs d’activité : animation jeunesse, scoutisme, religion… Pour Christopher Goddard, dans le cas précité, l’on ne peut traiter de la question « sans traiter des manquements de l’Église catholique en Australie, exemple même qu’une institution qui devrait être alliée à la cause de protection des mineurs faillit à sa tâche en protégeant, en accompagnant les présumés coupables en cour, sans soutenir les familles de victimes ». « Les prêtres pédophiles sont ainsi transférés de paroisse en paroisse. Les victimes et familles, elles, signent des clauses de silence. »
« Société déorganisée »
La docteure Neerosh Mudaly est quant à elle sans appel : « Les pédophiles sont extrêmement bien organisés… Alors que la response de la société est particulièrement désorganisée. » À Christopher Goddard d’ajouter : « Les décès d’enfants suite à des abus sont le résultat d’une gestion appauvrie, de pénurie en ressources humaines, mauvaises procédures, déficit en communication. »
Les pédophiles opèrent de manière préméditée, grâce notamment aux réseaux cybernétiques, et planifiée. Ils exploitent les failles du modèle sociétal. Exemple de la docteure Mudaly : la stratégie des pédophiles est d’exploiter les mythes, « que les enfants fantasment, mentent ». Et les moyens de pression se définissent d’eux-mêmes. « Le pédophile se fait passer pour une sorcière. Et quand la victime dénonce, forcément, elle ment. Les sorcières n’existent pas. » Autre stratagème : le transfert de blâme : « Si tu racontes, je me bagarre avec maman ». Les criminels savent que « plus ils agressent l’enfant, plus ils le menacent, moins l’enfant est enclin à dénoncer et sera crédible comme témoin. »
En substance, le constat posé est le suivant : que la société, dans ses structures, introduit une polarisation négative – negative bias, soit un a priori défavorable, le premier réflexe étant de mettre en doute leur parole – face aux victimes. La meilleure synthèse est toutefois donnée par une enfant de 12 ans citée par Christopher Goddard : « The problem with these people (professionals) is that… they don’t want to hear the truth because the truth is so much harder to understand and so much longer than a lie about the truth. »
À Mélanie Vigier de Latour-Bérenger, psychosociologue et présidente de Pédostop, de rappeler les impératifs de communication et de coordination entre les diverses instances. S’organiser comble le silence. Il faut aussi souligner comme point de départ que l’enfant n’est pas une mini-personne, mais une personne à part entière.
Environ 20 % des femmes et 5-10 % des hommes disent avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance, selon des chiffres l’Organisation mondiale de la santé en 2010. Ce qui serait aussi le cas à Maurice selon l’association Pédostop. Or, la Child Development Unit enregistre en moyenne 300 cas annuellement…