L’incertitude reste de mise en ce qui concerne la situation des marchands ambulants de la capitale. Avec le retard dans la livraison des sites de relogement et le tirage au sort pour la distribution des étals, tout porte à croire que le dénouement n’est pas aussi proche que l’avait laissé entendre le lord-maire Aslam Hossenally. En attendant, les colporteurs, par le biais des membres de l’opposition du conseil municipal, ont appelé à un consensus pour qu’ils puissent opérer en toute impunité en attendant que des mesures concrètes soient prises. Mais du côté de la Market Traders Association, on affirme qu’aucune négociation n’est envisageable.
Présents dans la capitale depuis de nombreuses années, les colporteurs sont pour certains Mauriciens un moyen de faire de bonnes affaires, mais pour les commerçants une concurrence déloyale. Si de nombreuses familles préfèrent acheter vêtements, fruits, légumes, vaisselle et autres aux marchands ambulants, ces derniers sont également une source de pollution et donnent beaucoup de travail, en fin de journée, aux éboueurs de la capitale. En journée, c’est le Law and Order qui en pâtit car les colporteurs envahissent les aires de stationnement, alors que des voleurs à la tire et autres pickpockets profitent également de l’anarchie ambiante.
Pour Raj Appadu, président du Front Commun des Commerçants de l’Île Maurice (FCCIM), les fêtes de fin d’année ont été difficiles. Il dit noter une baisse de 40 à 60 % des ventes de nombreuses boutiques, une situation d’autant plus « insoutenable » qu’en début d’année les boutiques doivent renouveler leurs permis. Un exercice qui conduit de nombreux commerces à mettre la clé sous la porte depuis ces dernières années car « la location est trop chère et les ventes ont baissé ». La présence de colporteurs a non seulement affecté les ventes dans les boutiques de la capitale, mais également celles des maraîchers. Isoop Soobedur, président de la Market Traders Association (MTA), évoque également l’important manque à gagner. Les seuls responsables, soutient-il, sont les marchands ambulants. « Leur présence empêche les clients d’entrer dans le marché central ». La Market Traders Association (MTA) et la Taxi Proprietors Union (TPU) ont ainsi logé une affaire en Cour afin que cesse cette situation et ont obtenu gain de cause. Un ordre interdisant aux colporteurs d’écouler leurs produits dans un rayon de 500 mètres autour du marché central a ainsi été émis… mais n’a pas été respecté.
Entendu lundi en Cour Suprême, le Contempt of Court déposé par la MTA et la TPU aurait poussé la municipalité de Port-Louis et la police à prendre des mesures radicales contre les marchands depuis ces derniers jours. Depuis le 1er janvier, les forces de l’ordre sont de nouveau présentes à la rue Farquhar en vue d’interdire aux colporteurs d’écouler leurs articles.
Politique à deux vitesses
Un constat de visu mercredi et vendredi après-midi permet de constater que cet ordre n’est appliqué que sélectivement. En effet, de la Place d’Armes en direction du Marché Central en empruntant la rue Farquhar, les colporteurs évitent d’exposer leurs produits, mais plus loin, après le marché, fruits, légumes, vêtements et ustensiles de cuisine sont toujours exposés.
Les activités des colporteurs, dans cette partie de la capitale ne sont nullement affectées par la présence des policiers plus loin. Pourtant, ils s’exposent à la saisie de leurs articles. À quelques mètres du carrefour de la Place D’armes, un groupe de policiers dissuade les colporteurs d’y opérer. Ceux qui y sont présents durant toute l’année ont déserté les lieux. D’autres s’obstinent à écouler discrètement leurs produits. Analysant cette situation, Raj Appadu s’interroge : « Eski ena lalwa ? Nou trouve ki lapolis na pena lamin libre pou zoue so rol ek fer respekte la cour Suprême. Eski se bann politisien ki kontrol partou ? »
« Si nou mett nou bann prodwi-la, ena gran sans ki la polis saisi li, zot ale », explique un colporteur. « Nou ena nou bann lartik avek nou, me tou dan bwat. Na pa kapav expoz zot sinon lapolis kapav pran li ale », soutient une colporteuse. Pourquoi persister à vouloir travailler à la rue Farquhar, sachant les risques encourus ? « C’est une rue très fréquentée. De plus, nous avons des clients fidèles. Si nous changeons d’emplacement, on va les perdre », explique Manika. Pour un autre, qui souhaite garder l’anonymat, il est difficile de se faire accepter par les colporteurs oeuvrant dans d’autres régions de la capitale. Membre de la Street Vendors Association (SVA), qui regroupe plus de 2 000 marchands ambulants dans la capitale, Manika pointe du doigt le manque de solidarité entre ces derniers. « Ou pa kapav al travay dan enn lot landrwa. Bann marsan-la, mem si ou pa pe van mem zafer ki zot, zot anpes nou travay ».
Après le marché en direction de la Gare du Nord, les activités des marchands ambulants tournent à plein régime. Aucun policier, aucun inspecteur municipal. Mais certains laissent entendre qu’ils ne peuvent travailler comme ils le voudraient. Ils critiquent la décision des autorités durant les fêtes de fin d’année de permettre à plus de 3 000 marchands ambulants saisonniers d’écouler leurs produits. « Zis sa lepok-la, noun resi travay trankil. Aster ki bann vre marsan anbilan de retour, pe anpes nou gagn nou bouse manze », déplorent certains.
Hyder Raman, président de la Street Vendors Association, demande à ce qu’une solution sur une « base humanitaire » soit trouvée. Il fera parvenir une correspondance au nouveau lord-maire afin de réclamer une table ronde en vue d’exposer les griefs des colporteurs. Le plan de relogement du gouvernement central sera également parmi les sujets que M. Raman compte aborder. Les commerçants, eux, attendent avec impatience la livraison des deux sites de relogement à proximité de la Gare Victoria et de la Gare du Nord afin de pouvoir effectuer de meilleures ventes et de permettre aux piétons de circuler librement dans la capitale.
Les maraîchers, pour leur part, s’opposent à tout consensus avec les colporteurs. « Nous avons suffisamment souffert alors que les colporteurs ont touché le gros lot durant la période des fêtes », explique M. Soobedur, dont l’association envisage de réclamer des dommages d’environ Rs 50 M à la municipalité de Port-Louis et à la force policière.
Du côté de la municipalité de Port-Louis, ce dossier brûlant reste « la priorité » de la nouvelle administration. Dans une déclaration au Mauricien, Aslam Hossenally a soutenu que le conseil se penchera sur des solutions durables. Parviendra-t-il à résoudre cette situation qui perdure depuis plus de dix ans ?