C’est fou comme l’actualité peut parfois être d’une cruelle ironie. Mercredi, était entendu devant la Cour suprême, le procès en réclamation de dommages de Rs 150 millions de Rajesh Jeetah à Sir Anerood Jugnauth. L’ancien ministre travailliste s’est senti diffamé par des propos de l’ex-Premier ministre tenus en 2012 sur l’affaire Medpoint. SAJ avait rappelé que les premiers contacts pour le rachat de la clinique de son gendre s’étaient faits avec le ministre de la Santé de l’époque.
La saga Medpoint, qui ne quitte pas l’actualité depuis bientôt dix ans et qui est loin d’avoir été classée, ne serait-ce que dans la mémoire populaire et malgré le verdict prononcé par le conseil privé après l’abandon décisif de la partie par l’ICAC, est symptomatique d’une méthode de gestion des affaires publiques qu’ont privilégiées ceux qui se sont succédé à l’Hôtel du gouvernement depuis 2005. Protection du clan, de la famille, des copains, des agents et des contrats juteux octroyés dans le plus grand des secrets.
Medpoint, c’est une histoire de beaux-frères adjugée à Rs 144 millions des fonds publics pour le rachat d’un semblant de clinique laissée à l’abandon. Le vendeur a obtenu ce pactole après des discussions initiales avec Rajesh Jeetah, mais c’est lorsque Pravind Jugnauth était au gouvernement, que Maya Hanoomanjee était la ministre de la Santé et que le Premier ministre n’était autre que Navin Ramgoolam que le marché a été conclu et que le chèque a été tiré en faveur du Dr Malhotra.
Quelque temps auparavant, en 2009, un autre beau-frère avait lui aussi raflé un contrat. Plus gros encore celui-là. Le beau-frère du ministre Rajesh Jeetah, Vikram Bhunjun. C’est une année fatidique 2009, c’est celle qui marque la concrétisation d’une alliance PTr/MSM. Une quinzaine de milliards de roupies sur dix ans pour l’exclusivité du transport des produits pétroliers. C’est le début de la fameuse affaire Betamax.
Maintes fois évoquée à l’Assemblée nationale depuis le début de la tractation, elle est toujours restée à l’ombre de l’opacité. Comme c’était initialement le cas de Medpoint et celui de CT Power, Betamax était, lui aussi, un « unsolicited bid ». Une affaire discutée et conclue dans certaines officines ministérielles. Et, aujourd’hui, c’est pareil pour le Metro Express, pour Agalega et pour Safe City.
Et comme l’avait fait Navin Ramgoolam sur l’affaire Medpoint début 2011, lorsqu’il avait publiquement brocardé ceux qui avaient osé dénoncer cette acquisition faite après un d’appel d’offres bidonné, le MSM a aussi défendu avec un enthousiasme débordant le deal Betamax. Invoquant même le feu vert obtenu du State Law Office.
Pour avoir une idée de l’adhésion totale du MSM au contrat alloué au proche d’un ministre travailliste, il n’y a qu’à aller lire ou relire ce qu’avait répondu celui qui était le ministre du Commerce et de l’Industrie en 2010, Showkutally Soodhun, aux Private Notice Questions et aux autres questions de l’opposition sur cette affaire. Un vrai régal, ne serait-ce que pour mesurer le degré de duplicité dont sont capables ceux qui sont appelés à diriger ce pays. On pourrait même en rire, si des milliards de roupies n’étaient pas en jeu.
C’est dire à quel point ils se ressemblent finalement, le MSM et le PTr ! Qu’ils soient séparés ou associés. L’important étant de se partager les prébendes. A toi Medpoint, à moi Betamax. On est quitte. Et lorsqu’on entend parler d’un possible Economic Offenders Bill, cela ne peut que provoquer l’amusement.
Si seulement il pouvait être rétroactif, et couvrir tous les projets qui ont été réalisés ces vingt dernières années, revenir sur les véritables raisons qui ont poussé le gouvernement à changer les provisions de la Public Procurement Act pour exempter précisément les pourvoyeurs de gros contrats que sont la STC et le CEB.
Et si on voulait d’un Economic Offenders Bill qui soit vraiment efficace, pourquoi ne pas voir comment Betamax a pu décrocher un contrat en béton, pourquoi Tian Li, puis Jin Fei, Mangalore, ont été des grenouillages cachés et que la compagnie CT Power, sortie de nulle part, a pu obtenir un tapis rouge, sans jeu de mots, et se voir offrir des terres très prisées à Ponte-aux-Caves près d’un littoral ouest très résidentiel où des familles se sont installées.
Le jugement dans l’affaire Betamax est tombé vendredi. La Cour suprême a annulé la décision de l’instance arbitrale de Singapour qui avait été présentée comme « binding », contraignante dans ses effets, parce que les parties s’y étaient engagées.
Le juge Caunhye, pour qui les contrats ne semblent plus avoir de secrets, lui qui avait décidé de condamner l’Etat à payer des dommages de Rs 47 millions aux propriétaires du Sun Trust pour précisément rupture de contrat, a été à la tête d’un full bench qui a clairement posé les lignes de démarcation en matière de public policy. Donc acte.
Le juge Eddy Balancy avait, en 2017, statué que la Cour suprême avait toute légitimité pour discuter de cet arbitrage et se prononcer sur son bien-fondé et ses mérites. Et le verdict est tombé qui délivre le contribuable mauricien, toujours grugé par les contrats douteux et secrets et les décisions obscures. Là aussi, l’ironie a voulu que ce soit Xavier Duval, celui qui, à la tête d’un comité ministériel, a donné son imprimatur définitif à la conclusion du contrat Betamax, qui soit celui qui parle de soulagement pour les contribuables !
Comment ne pas terminer avec certains enseignements que vient de livrer le dernier scrutin en Inde ? Une page a été tournée sur la quatrième génération des Nehru/Gandhi. Les dynasties, ça suffit, ont décidé les Indiens. Peut-être qu’à Maurice aussi arrivera le jour où ce sera n’importe quel Mauricien qui pourra aspirer et espérer diriger le pays. Non pas seulement deux familles et des beaux-frères qui s’en mettent plein les poches.