ROBERT HESSERL

Ce vendredi 10 mai, l’État français a tenu à commémorer l’abolition de la traite et de l’esclavage, dans la droite lignée du président Chirac, qui a institué cette journée des « mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions ».

À cette occasion, le président français avait déclaré : « La grandeur d’un pays, c’est d’assumer toute son histoire. Avec ses pages glorieuses, mais aussi avec sa part d’ombre ». Il avait précisé que les questions de mémoire mettent en jeu « l’unité et la cohésion nationale, l’amour de son pays et la confiance dans ce que l’on est ». L’événement s’est déroulé au jardin du Luxembourg, devant un parterre trié sur le volet. La nouveauté de cette année étant qu’Emmanuel Macron y assistait pour la première fois en tant que chef de l’État. L’an dernier, il était en Allemagne pour recevoir le prix Charlemagne. Il a prononcé un discours devant Edouard Philippe, Christiane Taubira, Jean-Marc Ayrault, d’autres membres du gouvernement, des représentants de l’État, des militants associatifs, Frédéric Régent, le président du CNMHE et des élèves. Il a déclaré avec solennité : « Face à l’horreur de l’esclavage, il y eut l’honneur de la résistance et le bonheur, enfin, de l’émancipation. C’est une Histoire française, une histoire universelle. 171 ans ont passé depuis l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Mais les conséquences de ce passé sont là, toujours là. Car son héritage aujourd’hui, c’est la géographie de la France contemporaine, son identité d’archipel mondial (…) ce sont aussi des idées nouvelles, des rencontres inattendues, des imaginaires inédits, la négritude d’Aimé Césaire et Léopold Sedar Senghor, le syncrétisme de Jean-Michel Basquiat, la littérature puissante de Maryse Condé. C’est hier et aujourd’hui, là-bas comme ici, le métissage des cultures, la créolisation du monde. C’est tout cela la mémoire de l’esclavage. »
Le président Macron a profité de ce moment chargé d’Histoire pour faire deux annonces très attendues : l’érection d’un mémorial à Paris, en 2021, à la mémoire des victimes de l’esclavage, au jardin des Tuileries, « dans un lieu évident ». Et l’installation de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, présidée par Jean-Marc Ayrault, à l’Hôtel de la Marine, à Paris, dans les mois à venir. Ces deux actes forts répondent à une demande d’ancrer la mémoire de l’esclavage au cœur du paysage national et non seulement dans l’univers ultramarin, à la périphérie.

Le chef de l’État a aussi souligné que « l’histoire de l’esclavage est aujourd’hui le premier chapitre des programmes d’Histoire de 4ème. Et dans le cadre de la réforme des programmes des lycées, les élèves de 2nde traiteront de façon approfondie du système esclavagiste de sa naissance au XVe siècle à son paroxysme au XVIIIe Siècle. Et les programmes de 1ère étudieront le long combat des abolitions jusqu’au décret de 1848 ». Façon d’imprimer cette abomination qualifiée de « crime contre l’humanité » dans les consciences des générations montantes.

Gérard Larcher, président du Sénat cite « un très grand poète mauricien »

Gérard Larcher, qui avait accueilli le président Macron au jardin du Luxembourg, a fait état de la nécessaire vigilance face à ce fléau. Il s’agit, pour lui, de « montrer que la lutte contre l’asservissement est encore un combat que nous avons à mener chaque jour ». Il rappelle que « selon l’organisation internationale du travail, (…) près de 25 millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont encore astreints aujourd’hui au travail forcé. Contraint de travailler sous la menace et la coercition… ». Le président du Sénat se demande « comment ne pas établir un lien entre le travail forcé et l’esclavage ? »

Il ajoute qu’il faut « ne jamais oublier la traite, l’esclavage et le travail forcé (…) pour en même temps combattre ces formes d’esclavage contemporain… Il nous faut résister, refuser toutes facilités, tout abandon ».

Après avoir cité Lamartine qui affirmait « qu’aucune loi ne peut donner à l’homme la propriété de l’homme », Gérard Larcher a lu un extrait du poème d’un Mauricien : « Si tu veux te libérer de toi-même/Brise tes chaînes/De la fin de l’esclavage à ma mémoire indemne »… Larcher a précisé que ces mots viennent « du grand poète mauricien et poète de tout le continent créole Khal Torabully » (1). Cette référence au poète Torabully n’est pas fortuite car il est le premier à avoir développé la poétique de la coolitude, en vue d’un partage de mémoires et d’histoires entre esclavage et engagisme, qui est inscrit dans les préambules de la Route Internationale de l’Engagisme (IIRL en anglais) par l’UNESCO. Son texte « Pour un partage de mémoires » fut publié il y a 13 ans sur le site du Centre national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMPHE). L’île Maurice, en ce 10 mai, était invitée à cette commémoration par le biais du poète Torabully, à un événement réunissant les plus hautes instances de France, visant à faire avancer une mémoire partagée.

Le président du Sénat a conclu en ces termes : « Puisse cet esprit de résistance inspirer, ensemble, dans notre diversité, nos prochains combats, pour rendre plus effectifs les droits de ces enfants et de ces femmes, de ces hommes… À nous de combattre cette injure permanente. Il y va de notre dignité… ».

Ce 10 mai 2019 aura permis d’apporter une réflexion qui ne demande qu’à s’approfondir dans les temps à venir. D’ores et déjà, il aura permis d’articuler les mémoires de l’engagisme et de l’esclavage dans une cérémonie de portée nationale. Et cela est de bon augure…

(1) On peut voir cette référence au poète Khal Torabully en cliquant sur le lien suivant, d’aller à la rubrique : Gérard Larcher : « La lutte contre l’asservissement est encore un combat que nous avons à mener », images plus spécifiquement à 6 minutes 30 secondes. https://www.publicsenat.fr/article/parlementaire/commemoration-de-l-abolition-de-l-esclavage-les-temps-forts-de-la-journee