ISMET GANTI

Célébrer les cinquante ans de Woodstock est un geste fort louable et nécessaire, en mémoire d’un événement marquant du siècle dernier. Mais comment en est-on arrivé là en 1969 ?

Ismet Ganti

Comment sans structure apparente parvient-on à réunir cinq cent mille personnes ? Un début de réponse se situe dans la volonté de toute une génération à vouloir être autrement, annonçant une rupture avec les valeurs que prônaient les générations précédentes. Cette volonté était davantage un sentiment de ras-le-bol qu’un raisonnement travaillé.

La suite de la réponse c’est ce qui fédère alors cette attitude : une pléiade d’Artistes qui révolutionne la musique. Ce sont les Beatles qui, au départ, bouleversent les codes. Code musical, vestimentaire, langagier et autres. Ce modèle, étant rapidement accessible et intelligible, déclenchera alors tout le mouvement du Flower Power, du Peace and Love, des hippies, et du combat pour l’émancipation de la Femme.

En résumé, c’est l’aspect reconnaissable auquel on peut s’identifier, un modèle populaire qui canalise et incite des millions de jeunes à adhérer pour se libérer en adoptant de nouveaux comportements et se défaire de toute la panoplie de ce qui était dicté par les “anciens”. Il ne faut toutefois pas se leurrer ; dans cette marée il y en a qui, ne se posant pas de questions, s’y retrouvent par mimétisme, l’engouement d’un moment pour se laisser aller. Ils auront tôt fait de rentrer au bercail.

D’autres encore verront un aspect de “mode” dans cette déferlante. Pour les irréductibles, qui étaient adeptes avant l’heure, ce n’était pas une mode, mais une attitude mentale et physique, un mode de vie. Où se trouve donc le ferment de ce qui fait des années soixante et soixante-dix le creuset de cette révolution sociale et culturelle ? Trois faits sont marquants : la fi n pas très lointaine d’une guerre atroce qui avait conduit le monde entier au bord du gouffre, la guerre du Vietnam, et le mouvement estudiantin.

Sans s’appesantir sur d’autres catalyseurs aussi déterminants, la volonté des colonies de se libérer du joug colonial, et d’autres guerres. Rien de tout cela n’est dû au hasard. Un nombre impressionnant d’Artistes, d’écrivains, de philosophes, de militants pense depuis un moment à un monde différent sinon meilleur ; par le biais d’une attitude et d’une posture mentale nouvelle, d’un raisonnement différent, et des valeurs autres que ce que vendait l’establishment des pays dominants. Sans compter la morale et la religion, les pierres angulaires de leurs vérités. Je m’attache dans ce qui suit à énumérer de manière assez schématique les différentes pièces de cet immense puzzle.

Fluxus, dans les années soixante et soixante-dix, jette les bases d’un Art qui ne retient rien des valeurs de l’Art traditionnel ou même moderne. L’objet disparaît, le résultat est une création qui n’est pas muséale ni vendable. La linéarité de la construction à l’ancienne disparaît totalement.

« De la misère en milieu étudiant »

Pas étonnant que les hommes et femmes de ce mouvement soient très peu connus du grand public. Deux noms sont quand même parvenus à se faire entendre au-delà du cercle restreint des passionnés : John Cage, compositeur américain qui jette aux oubliettes toute la base de la musique traditionnelle, à savoir le temps, le tempo, l’harmonie, la mélodie et tout le reste. Le deuxième nom est Yoko Ono, plus connue pour elle-même que pour ses oeuvres. Mai-68 démarre avec un pamphlet intitulé « De la misère en milieu étudiant » de Mustapha Khayati, texte imprimé avec l’aide d’Isidore Isou, pour être distribué sur un maximum de campus universitaires.

Le même Isidore Isou est le père fondateur du “Lettrisme”, mouvement qui, lui aussi, abandonne les bases traditionnelles de l’Art pictural et de l’écriture. Guy Debord, en quittant le “Lettrisme”, fonde le mouvement de “L’Internationale situationniste” qui infi ltre largement les milieux estudiantins en France. De l’autre côté du monde, on trouve Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Frantz Fanon, entre autres. En 1967 Le Che meurt. Les années cinquante et soixante voient l’éclosion des écrivains de la Beat Generation : Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William S.Burroughs. Et ce, sans oublier les beatniks, un peu les ancêtres des hippies. C

es mêmes années voient en France la naissance du Nouveau Roman, avec son grand prêtre Alain Robbe-Grillet, entouré de Michel Butor, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Claude Simon, pour ne citer que ceux-là. L’avènement du Pop-Art avec Robert Rauschenberg, Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Jasper Johns, James Rosenquist, c’est aussi les années soixante. En France, le “Nouveau Réalisme” avec notamment Pierre Restany, l’idéologue du mouvement, Yves Klein, Arman, Jean Tinguely, Niki de Saint-Phalle, passait un grand coup de balai dans le monde de l’Art. Deux Artistes hors pair marquent aussi ces années-là, l’Allemand Joseph Beuys et le Coréen Nam June Paik, l’inventeur de l’art vidéo.

D’autres noms sont à citer : Jacques Lacan, Jean-Paul Sartre, Albert Camus. Je m’arrête à ceux-là, car de toute évidence il y en a plein d’autres. Cette pléiade de créateurs, de penseurs de génie nous a pavé la voie pour la liberté, pour une autre manière de penser, et de voir le monde. Mais il est aussi vrai que souvent ces enseignements ne sont pas à la portée du grand public. Les musiciens d’alors ont puisé chacun à leur manière dans ce magma en fusion en apportant leur propre génie, et inventions. Ceux-là seront les phares d’une génération la partie émergée de l’iceberg.

Quelques décennies pour remettre à plat et à neuf ce qui a animé des siècles durant la dictature intellectuelle des académies, qui ont voulu nous imposer comment peindre, comment écrire, comment faire du théâtre, comment enseigner, comment faire de la musique, comment se comporter, comment penser. Cette révolution sociale et politique nous ont menés au seuil d’un nouveau monde. Cela fut fait dans la passion, la sincérité, l’humanisme, sans structure sans organisation, et pour cause. Ne pas remplacer un système en imposant un autre. Mais c’était sans compter sur la capacité des « anciens », même s’ils étaient jeunes, de s’adapter pour maintenir leur suprématie. Ils ont vite compris qu’il fallait pour cela avoir le contrôle total.

Aujourd’hui tout est verrouillé, ici et ailleurs. L’État policier règne, les expositions ont des commissaires, et il y a des récompenses pour tout. L’instruction et la médecine sont devenues de vraies industries. L’économie et le business sont sacrés, respectés, perçus comme étant les seules possibilités d’exister et d’existence.

Le mensonge ordinaire n’a plus de limite. Ils nous ont vendu Apollo 11, le Vietnam et Internet. Comme plein d’autres choses, pour faire accroire qu’autrement le monde n’aurait pu avancer. Comme ce fallacieux prétexte que grâce aux guerres, de notables inventions ont aidé l’humanité à progresser. D’ailleurs, Apollo 11 dans l’espace certes oui, sur la lune j’en doute fort, et au final pour quelle finalité ? L’ancien monde et le nouveau monde se sont côtoyés pendant quelques décennies. Nous n’avons peut-être pas tout perdu, nos idées continuent de faire du chemin, mais l’ancien monde a gagné en réussissant à imposer de manière forte et durable son idéologie déshumanisante. Août 2019