L’enquête que mène actuellement la commission sur la drogue démontre à que le pays n’a pas échappé à une gangrène qui le ronge jusqu’à la moelle. Tandis que des présumés gros trafiquants sont en train de faire des “révélations”, dans des cités à travers le pays, la drogue dure ou de synthèse fait de plus en plus de ravages auprès de foyers en souffrance. Mais sans une véritable politique nationale contre la drogue, à elles seules les prochaines recommandations du rapport ne sauraient faire reculer ce fléau qui piège les plus vulnérables.
La cité Richelieu s’est réveillée mercredi matin en apprenant la mort d’un des siens, poignardé une semaine plus tôt pour une histoire de drogue. Ce crime a plongé ceux qui en ont assez des ravages de la drogue dans la région dans une profonde réflexion: quand cessera le trafic des stupéfiants? La drogue dure est à l’origine des drames humains dans des familles et n’est pas sans conséquences sur les plus jeunes. Ajoutée à cela, la drogue synthétique ne cesse de faire de nouvelles victimes, dont des quadragénaires. Si, quelques années de cela, les drogues de synthèse attiraient principalement des adolescents et jeunes adultes, désormais, elles font aussi des adeptes auprès de nombreux trentenaires et quadragénaires. Ce nouveau phénomène est très inquiétant. Il n’y a pas que la cité Richelieu qui est concernée par la prolifération de la drogue synthétique, loin de là! Force est de constater que la drogue synthétique a étalé ses tentacules dans d’autres cités ouvrières, où des foyers sont touchés par la pauvreté, à travers tout le pays.
À Richelieu, on a le regard braqué sur la commission d’enquête sur la drogue. Présidée par l’ancien juge Paul Lam Shang Leen – lequel n’a, jusqu’ici, pas ménagé ceux qu’il a interrogés et qui jouit du respect de l’opinion publique –, la commission d’enquête incarne l’espoir pour une population en souffrance en raison de la drogue. Qui plus est, l’ancien juge est épaulé dans sa tâche par un fervent militant contre la drogue en la personne de l’ex-ministre Sam Lauthan. Mais malgré les travaux, toujours en cours, de la commission qui ont révélé des données ahurissantes (également en terme d’argent) sur le trafic de drogue à Maurice, les sentiments sont mitigés quant à l’issue de son enquête. “Il y aura un rapport et des recommandations. On ne voudrait pas que ce gouvernement et celui qui le succédera oublient ce document”, dit Mario Maudarbaccus, travailleur social de la cité Richelieu. Ce dernier dit attendre que des actions suivent les recommandations. Car entre-temps, dans sa cité où vivait jusqu’à sa détention Jean-Jacques Dereck, dit Gro Derek, suspecté d’être le cerveau du trafic d’héroïne, la consommation et la vente de drogue dure et synthétique n’a pas pour autant chuté!
Un ex-trafiquant: “Il y aura toujours des trafiquants en liberté pour continuer le business”
“Je suis avec un certain intérêt l’enquête menée par la commission sur la drogue. C’est une actualité, mo ekout sa preske tou le-zour”, lance Ben (nom modifié), ancien trafiquant et toxicomane en réhabilitation. Après plusieurs années de toxicomanie, Ben, qui s’injectait de la drogue dure, confie qu’il essaye de s’en sortir. “J’ai infligé trop de souffrance à ma famille, à ma femme. Je ne compte plus les fois où je l’ai vue pleurer à cause de moi. Tout ce qui m’importait c’était ma drogue; mon salaire ne servait qu’à acheter de la drogue”, raconte cet homme âgé d’une trentaine d’années. Depuis l’institution de la commission, Ben explique qu’il ne rate pas les nouvelles diffusées dans les médias sur les convocations et interrogations. Lui qui a été un maillon dans le trafic de drogue, il estime que “la commission a toute sa raison d’être” mais se dit sceptique à propos de l’impact sur la vente des stupéfiants à Maurice. “Il y aura toujours des trafiquants en liberté qui sauront comment s’y prendre pour continuer leur business”, soutient-il.
Mario Maudarbaccus abonde dans le même sens. “Je suis convaincu que ceux qui sont considérés comme des gros trafiquants et qui font actuellement des révélations peuvent faire tomber d’autres grosses têtes qui, elles, sont en liberté”, dit-il. Et ajoute: “Il reviendra au gouvernement et celui qui suivra de mettre en pratique les recommandations de la commission. Je ne pense pas que la population ait envie d’attendre longtemps avant que les recommandations ne soient appliquées.” Par ailleurs, ces recommandations seront intéressantes à analyser. Car en l’absence d’une vraie politique de prévention contre la toxicomanie et d’un plan d’action national, le gouvernement se devra de s’atteler sur un travail dans ce sens. Aussi, il ne faudrait pas que les autorités marginalisent la présence et les torts causés par la drogue synthétique sur les jeunes consommateurs. Dans peu de temps, lorsqu’ils seront en quête d’autres sensations plus fortes, ils se tourneront vers des drogues dures. La demande pour ces stupéfiants encouragera le marché.
Une commission Eye Opener
S’il affirme observer de très près les travaux de la commission d’enquête sur la drogue, Madan Dulloo dit, néanmoins, préférer attendre la publication de son rapport avant de faire des commentaires plus approfondis. Mais l’ancien président du Select Committee (institué dans les années 80), qui avait pour objectif d’évaluer la situation alors dans le pays, laisse comprendre qu’il souhaite voir des actions gouvernementales dans le sillage de cette commission. Tout en relevant les régions spécifiques où prolifèrent le trafic et la consommation de drogue à Maurice, Madan Dulloo insiste sur la nécessité d’un plan d’action pour attaquer le problème dans sa globalité. Suite aux recommandations du rapport Dulloo pour lutter contre le trafic, s’était créée une unité policière, remplacée quelque temps après par l’Anti Drug Smuggling Unit (ADSU). Peu après, soit en décembre 1985, l’affaire Amsterdam Boys éclata, impliquant quatre parlementaires arrêtés à l’aéroport de Schipol avec 20 kilos d’héroïne dans la valise de l’un deux. Durant cette période, la lutte contre la drogue prend de l’essor. Mais le trafic qui semblait s’atténuer s’était, en fait, estompé pour une courte durée. D’où le déploiement de nouvelles stratégies en 1995 avec la mise sur pied d’un comité d’élite présidé par Jérôme Boulle. La présente commission est la quatrième initiative du genre depuis le Select Committee Dulloo. Comme cela fut le cas autrefois, il se peut qu’avec les mesures découlant des recommandations de la commission Lam Shang Leen, le trafic de drogue connaisse un ralentissement avant de reprendre de plus belle, malgré les stratégies qui seront appliquées.
Entre-temps, selon Imran Dhanoo, responsable du centre de prévention et d’encadrement Idrice Goomany, cette commission “est un Eye Opener.” Les convocations, déclarations et révélations ont permis au public de se rendre compte de l’ampleur du problème, avance-t-il. Elles ont aussi donné un aperçu du profil des personnes qui facilitent l’entrée de la drogue dans le pays, les moyens déployés par les trafiquants du mode de blanchiment d’argent, entre autres. “Actuellement, on est en train de réinventer la roue”, dit-il pour rappeler que les méthodes employées par les réseaux n’ont pas forcément changé et ne sont pas toujours méconnues. Il laisse entendre que la répression ne sera pas le meilleur moyen pour combattre le trafic de drogue. “Ce qui doit suivre, dit-il, c’est non seulement la mise en application des prochaines recommandations de la commission, mais la mise en place d’un comité de suivi pour veiller leur application et pour s’assurer  qu’il n’y ait pas un nouveau Peroomal Veeren dans 5 ans!”