Depuis que la Commission Justice et Vérité (CJV) a soumis son rapport, beaucoup a été dit sur les recommandations faites pour rétablir la justice en fonction des torts causés aux descendants des victimes de l’esclavage et de l’engagisme. La question du pardon a été évoquée, mais faut-il encore établir sa pertinence et son utilité. C’est dessus que se fera désormais la réflexion.
Après avoir connu l’apartheid de mars 1960 à mai 1994, l’Afrique du Sud a sans doute évité des exactions plus sévères quand elle a institué la Commission vérité et réconciliation. Présidée par le prix Nobel de la Paix, Desmond Tutu, alors archevêque anglican de Johannesburg, cette commission avait pour but de faire la lumière sur les discriminations raciales qui gangrenaient le pays. Une expérience difficile et pénible pour les victimes – noires pour la plupart – qui devaient faire face à leurs bourreaux – blancs dans la majorité des cas. Cette étape était nécessaire pour une vraie réconciliation. C’est d’ailleurs en se basant sur le modèle sud-africain que la Commission Justice et Vérité à été mise sur pied à Maurice.
Dignité retrouvée.
Dans son rapport, la CJV est d’avis qu’un pardon national, soutenu par plusieurs autres recommandations, aideraient à rétablir les torts commis. Pour Vijaya Teeluck, vice-présidente de la CJV, le pardon préconisé “vise à une réparation morale du tort qui a été fait par les institutions qui ont permis l’esclavage et l’engagisme, ainsi que ses conséquences sur ceux qui l’ont vécu, et dont les descendants subissent encore les séquelles”. Selon le sociologue Ibrahim Koodoruth, “psychologiquement, le pardon permet aux victimes de se sentir égales à ceux qui ont commis le tort”. Alain Romaine, prêtre catholique, souligne pour sa part que le pardon est un “don”, et que sa force réside dans le dépassement de l’offense. “cela peut sembler, à première vue, comme un aveu de faiblesse mais en réalité demander pardon est un acte de puissance : c’est la force de la vérité”, ajoute-t-il.
Reconnaissance.
Ainsi, avec l’Église catholique qui s’est engagée à demander pardon pour avoir permis l’esclavage, Vijaya Teeluck est d’avis qu’il est temps pour les institutions concernées par l’esclavage et l’engagisme de reconnaître les torts qui ont été causés. Car un pardon solennel va rester dans les annales. Vijaya Teeluck est en faveur d’un pardon effectué par une annonce officielle et formelle, alors que le père Alain Romaine souhaite que ce pardon soit adressé aux enfants des descendants d’esclaves et de l’engagisme. “Ce pardon doit être reconnu formellement dans les discours politiques. Je ne vois pas comment cela pourrait se traduire autrement”, fait remarquer Ibrahim Koodoruth. Peu importe sa forme, “le pardon va permettre à la société d’avancer, car le pardon valorise l’autre. C’est lui dire qu’il est aussi capable. Le pardon redonne confiance à ceux qui ont été victimes, qui sont ainsi valorisés et retrouvent leur dignité”, souligne le sociologue.
Terrible offense.
Visée dans le rapport, l’Église catholique a réagi à travers un communiqué de l’évêque de Port-Louis, Mgr Maurice Piat, qui salue le travail abattu par la CJV. “Quand des offenses graves et étendues ont été faites à des groupes humains dans le passé et que les conséquences se font encore sentir aujourd’hui, il est important de faire la vérité pour rétablir la justice. (…) On a longtemps cru que l’oubli et le silence pouvaient guérir. Or, c’est par la parole libérée que la vérité se fait et apporte la guérison”, souligne-t-il.
Mgr Piat se dit ainsi disposé “à participer à cette démarche nationale de demande de pardon”. Pour lui, c’est dans la tradition de l’Église de demander pardon et de chercher un chemin de réparation. Il rappelle ainsi qu’en mars 2000 déjà, lors du jubilé de la naissance du Christ, le pape Jean-Paul II avait demandé pardon “des péchés passés et présents de ses fils”. Dans le même souffle, Mgr Jean Margeot avait dit, dans le cadre du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage à Maurice, que “legliz rekonet avek imilite ki sertin so bann mam, dan listwar, pa finn reazir kouma bizin pou kas lasenn bann dimounn ki ti ape gayn kraze”. Le 1er février 2006, Mgr Piat lui-même reconnaissait que l’esclavage est une “offense terrible faite à nos frères et soeurs humains, et que cette offense est aussi un péché contre Dieu”.
Rekonsiliasion pa posib.
En réclamant un “pardon national” pour les torts commis pendant l’esclavage et la période de l’engagisme, et pour leurs conséquences sur les descendants des victimes, la CJV rejoint les pays où de telles commissions ont été instituées afin de prendre un nouveau départ. Ces commissions avaient pour but de permettre aux victimes de s’exprimer devant un forum, leur permettant ainsi de retrouver la dignité. Les auteurs d’exactions ont également été appelés à avouer leurs forfaits, et à se repentir devant les victimes et les familles touchées. Ces commissions “vérité et réconciliation” ont été mises en place dans de nombreux pays, en Afrique du Sud ou encore dans les États d’Amérique latine.
Cependant, dans un communiqué, Sylvio Michel, des Verts Fraternels, qui est à la base de l’institution de la CJV, déclare : “Rekonsiliasion pa posib san okenn zefor, an partikilie bann dimounn ki dominasion ek linzistis finn profite, san rekonesans ditor ki finn fer e ki ankor pe fer, san reparasion destriksion ki finn perpetre, san restitision dibien ki finn perdi par preskripsion, par vol ou dominasion ki finn fer, san pey 197 an travay gratis.”