Les principales recommandations de la Commission Justice et Vérité, présidée par le Pr Alexander Boraine, portant sur les réparations aux séquelles de l’esclavage et de l’engagisme, ont pris leur place légitime dans le débat politique national. D’abord, avec la Private Notice Question (PNQ) du leader de l’opposition Paul Bérenger au Premier ministre Navin Ramgoolam, mercredi dernier, à l’Assemblée nationale. Puis la décision du gouvernement d’instituer un comité inter-ministériel sous la présidence du vice-PM et ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, pour éplucher le rapport et établir un calendrier de travail en passant par « la réaction spontanée et humble de l’Eglise catholique », avec Mgr Maurice Piat, affirmant sa disposition à la « démarche nationale de demande de pardon. » Force est de constater qu’au fil des semaines, le débat national autour du rapport de la Commission Justice et Vérité gagnera en intensité et en profondeur dans cette quête vers la salvatrice réconciliation nationale.
Ainsi, le comité interministériel – présidé par Xavier-Luc Duval et composé des ministres Abu Kasenally (Terres et Logement), Sheila Bappoo (Sécurité sociale), Nicolas Von Mally (Rodrigues), Mukesh Choonee (Arts et Culture), Suren Dayal (Intégration sociale), Mireille Martin (Egalité des Genres) et Yatim Varma (Attorney General) – devra se réunir une première fois avant la fin de cette année. C’est ce qu’a confirmé à Week-End le vice-PM et ministre des Finances en marge des célébrations officielles du Festival International Kreol à Grand’Baie, hier.
Cette première séance de travavil devra permettre aux ministres concernés de disposer au moins de copies de ce volumineux rapport en 4 tomes et de 2 CD. « Pour entamer le travail qui nous a été confié, il est important de prendre connaissance de la teneur de l’intégralité du rapport. Nous allons répartir les tâches et les responsabilités en vue d’établir la feuille de route pour la mise à exécution des recommandations de la Commission Justice et Vérité selon un calendrier à être élaboré, » a-t-il poursuivi.
Xavier-Luc Duval, qui précise que cette responsabilité post-Commission Justice et Vérité lui a été confiée par le PM Navin Ramgoolam, balise l’enjeu pour la nation mauricienne. « Le rapport de la Commission exige un véritable élan national. Cela ne doit souffrir d’aucune contestation. Pour mener à bien cette tâche, la collaboration et la compréhension de tout un chacun seront plus que nécessaires. Ce ne sera pas la seule affaire soit du gouvernement soit du secteur privé. Le rapport de la Commission Justice et Vérité est l’affaire de chaque Mauricien », affirme le président du comité inter-ministériel.
« Certes, nous devrons être en présence de Quick Wins comme dans les domaines de l’éducation, de la culture ou de la langue où un important travail a déjà été abattu. Nous sommes sur la bonne voie. Nous allons pouvoir nous appuyer sur le concours d’autres instances, comme le Centre Nelson Mandela, pour mener à bien notre mission, » a fait ressortir Xavier-Luc Duval.
Mais l’un des aspects les plus délicats des recommandations de la Commission Boraine demeure le volet prônant « an official apology through the President of the Republic, the Prime Minister and private institutions connected with slavery and indenture, such as the Catholic Church, the Chamber of Commerce and the Mauritius Sugar Producers Association. » Le comité Duval devra se pencher sur la meilleure formule de la présentation du pardon national pour les séquelles de l’esclavage et de l’engagisme sans froisser les susceptibilités de ceux qui sont aujourd’hui des descendants d’esclaves et de travailleurs engagés, qui auraient dû recevoir le pardon, comme l’a laissé entendre Navin Ramgoolam à l’Assemblée nationale.
Dans cette perspective, le gouvernement maintient que la prudence est de mise. Néanmoins, de son côté, l’Eglise catholique devait prendre le taureau par les cornes sur cette même question par le truchement d’un communiqué officiel confirmant que « Mgr Maurice Piat, en tant que responsable de l’Eglise catholique, est disposé à participer à cette démarche nationale de demande de pardon. »
Plus loin, le diocèse de Port-Louis ajoute que « la Commission Justice et Vérité ouvre un nouveau chapitre de notre histoire, sur fond de réconciliation nationale. Elle nous invite à définir un nouveau contrat social pour que chaque citiyen(ne) de notre République soit reconnu(e), respecté(e) dans sa dignité et dans ses droits ».
D’autre part, l’évêché de Port-Louis souligne que « depuis les années 90, avec le réveil des Créoles au sein de l’Eglise, ce sont les descendants d’esclaves eux-mêmes qui sont devenus des protagonistes de ce travail de réparation. » L’Eglise catholique énumère les multiples initiatives allant des travaux de recherche sur l’identité créole à la traduction de la Bible en créole en passant par la lutte contre l’exclusion.
Le Grupman Larkansiel Kreol, avec pour animateur Jean-Marie Richard, s’est joint au débat suscité par le rapport de la Commission Justice et Vérité en  appelant à « la conscience individuelle et collective de toutes les composantes de la nation maurcienne afin d’appréhender avec compassion et responsabilité les erreurs du passé et, ainsi, d’en tirer les conséquences au présent dans un effort de remodeler ensemble notre avenir commun. »
Au chapitre du pardon national, ce groupement salue la prise de position de l’Eglise catholique après la publication du rapport de la Commission Boraine. « Toute tentatuve de Denial Mode va à l’encontre de cette démarche salutaire pour nos générations futures (…)  Position humble et responsable (adoptée par l’Eglise catholique) qui devrait servir d’exemple à d’autres institutions, telles la Chambre de Commerce et d’Industrie ou encore la Mauritius Commercial Bank pour ne citer que celles-ci à Maurice », soutient le Grupman Larkansiel Kreol.
« La requête d’une catharsis nationale va dans le sens de l’établissement d’une citoyenneté nouvelle, pleine et entière de tous par tous et surtout pour tous. Il est important que toutes les institutions ayant bénéficié directement ou indirectement de ces périodes sombres de notre histoire les assument avec humilité et comprennent le bien-fondé du mécanisme de réconciliation nationale basé et centré sur le pardon. Nous ne sommes pas là pour juger mais pour constater et tirer des leçons de manière responsable et citoyenne », ajoute Grupman Larkansiel Kreol.
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ENGAGISME: Les préjugés de castes sont exacerbés en période électorale
Selon la Commission Justice et Vérité, « il y a la perception que les hindous indo-mauriciens et les musulmans indo-mauriciens qui sont venus de l’lnde sous l’engagisme ont eu une vie meilleure sous l’occupation britannique, par rapport aux esclaves. » La réalité, toujours selon la Commission, révèle que les conditions de vie de ceux qui sont arrivés entre 1834 et 1842 étaient pourtant très dures. Leur recrutement, leur transport, leur logement et leurs conditions de travail laissaient tellement à désirer que les autorités britanniques ont dû suspendre le recrutement.
De nombreuses lacunes ont ainsi perduré, et même lorsque le recrutement a repris, nombre d’abus ont pourtant subsisté  : les salaires étaient très bas, les logements précaires et le travail était non-régulé. Les engagés refusant de renouveler leur contrat se voyaient arrêtés pour vagabondage, battus et emprisonnés. Leur frustration a continué de grandir jusqu’à ce que, en 1871, une pétition soit envoyée à la reine Victoria pour y remédier. La Commission Royale a alors été instituée et ses recommandations ont constitué la base de nouvelles lois ayant permis l’amélioration des gages, du logement et de la ration alimentaire.
D’après les recherches de la Commission, « l’acquisition de terres par les immigrants indiens avait été grandement facilitée par les propriétaires d’établissements sucriers, afin que les terres marginales puissent être utilisées pour augmenter la production de sucre. » L’achat massif de terres à faible rendement par le biais de morcellements a également été un autre moyen pour reprendre aux immigrants tout ce qu’ils avaient pu économiser en se sacrifiant et en travaillant dur. Il est vrai, a reconnu la Commission, que vers l’année 1900, environ 40% de la surface sous culture de cannes était détenue par des immigrants indiens et leurs descendants ; la production n’était, toutefois, que de 20% à l’échelle nationale. Mais beaucoup de terres ainsi acquises n’avaient pas de valeur économique, malgré une main-d’oeuvre invisible fournie par les petits planteurs eux-mêmes. L’émergence de cette classe de petits planteurs représentait à peine un tiers du nombre d’Indo-Mauriciens et, jusqu’à la seconde moitié du siècle dernier, le reste continua à mener une vie précaire en tant que laboureurs sur les propriétés sucrières ou comme chômeurs.
« Avec la chute des prix du sucre sur le marché mondial et l’absence de support de la part de l’Union européenne, l’avenir de la culture de la canne à sucre par les descendants des petits planteurs possédant de petits lots de terre est très sombre. Déjà, nombre d’entre eux ont vendu des terres qui leur tenaient à coeur, ou les ont abandonnées en attendant des jours meilleurs. La nécessité d’une action groupée afin d’empêcher qu’il n’y ait d’autres contractions de l’activité agricole est une évidence. Les troubles dans l’industrie sucrière en 1937 et les grèves de 1943 par les laboureurs indiens sont là pour attester qu’il y a eu lutte pour changer les conditions de vie et de travail.
La centralisation des usines sucrières à travers le XXe siècle a entraîné dans son sillage beaucoup de pertes d’emploi, alors que les conditions de travail et les gages laissaient déjà à désirer. Beaucoup de travailleurs ont été licenciés sans aucune indemnisation. Au crédit des immigrants indiens et, plus tard, de leurs descendants, il faut consigner la foi qu’ils ont mise dans l’éducation de leurs enfants. L’éducation a été et continue d’être leur priorité. Les positions privilégiées que les personnes d’origine indienne occupent dans les institutions gouvernementales découlent de l’investissement dans l’éducation tertiaire de leurs enfants », affirme la Commission.
Cependant, ont fait ressortir Alex Boraine et ses assesseurs, l’« inside story » des immigrants indiens et de leurs descendants continue à être affecté négativement par les préjugés de castes. Cette démarcation de classes a même été encouragée par les propriétés sucrières, lorsqu’il s’agissait de nommer des superviseurs (sirdars). Jusqu’à tout récemment, les sirdars représentaient une classe d’employés nantis de pouvoirs considérables et percevant des salaires très élevés, qui leur permettaient d’acheter les meilleurs terres des managers d’usines. Malgré le fait que les liens avec l’Inde se soient éloignés depuis plus d’un siècle, les préjugés de castes continuent à grandement dominer la vie religieuse, les relations sociales et la vie politique parmi les Mauriciens d’origine indienne. De plus, juge la Commission, « les préjugés de castes sont exacerbés en période électorale. »