Le communalisme est un des pires fléaux auquel notre société pluriculturelle est confrontée. Ce mal s’est infiltré dans le secteur éducatif. Pourtant, c’est d’abord à l’école — plate-forme idéale — que le Mauricien devrait apprendre à vivre avec les autres, dans le respect de la différence! Ainsi, une fois à l’université, l’interaction entre les étudiants devrait être naturelle. Toutefois, sur le campus de Réduit, des groupes se forment encore en fonction de l’appartenance ethnique des étudiants. Il y a quelques années, une ancienne étudiante qui n’avait pas trouvé sa place parmi les groupes de sa faculté, a fait l’objet de brimades à caractère communal. Pendant trois ans, cette détentrice d’un BSC Honors dans une filière scientifique, a subi en silence  des humiliations à cause de son physique par des étudiants qui, raconte-t-elle, auraient tenté de ruiner son stage dans le monde du travail. Cette jeune femme qui se reconstruit a vécu un traumatisme qu’elle ne peut effacer. Mais elle veut avancer et décrocher l’emploi de ses rêves. Elle se confie dans l’entretien qui suit.
Vous avez 26 ans. Il y a trois ans vous quittez l’université de Maurice avec un BSC Honors. Mais ce diplôme, vous le décrochez non sans mal. Pourquoi?
Je me suis inscrite à l’université sans trop croire que j’y serais admise. Aux examens du Higher School Certificate, j’obtiens les grades B, D et E dans les matières principales et A et B en français et General Paper respectivement. Au secondaire, j’avais opté pour les matières scientifiques, car j’avais un intérêt particulier pour la biologie et je souhaitais me spécialiser dans la recherche. Je fréquentais un collège privé non-confessionnel. A l’école, je vivais entourée de filles et de garçons tous différents des autres. Nous étions solidaires et la différence importait peu. Il y a une ambiance propre à ce genre d’établissement qui fait qu’on s’y sent bien. Quand ma candidature a été acceptée à l’université, j’ai été sincèrement contente. Mais la transition entre le secondaire et l’université a été difficile, voire rude. J’ai vécu la première semaine, qui est une période d’orientation, comme un choc! Dès le premier jour, j’ai découvert un monde où la compétition comptait plus que tout et certains étaient prêts à tout pour que vous ne leur fassiez pas de l’ombre. Pour cela, j’ai eu droit à des remarques. La compétition à haut niveau était une réalité à laquelle je ne m’attendais pas et que j’ai découvert sans m’y être préparée. On m’a fait comprendre que je n’avais pas ma place dans cette compétition. Pendant trois ans, j’ai lutté contre une mentalité habituée à un système d’éducation basé sur la compétition. J’ai dû faire mes preuves et trouver ma place.
Quand ont commencé ces remarques et de quelle nature étaient-elles?
Elles ont commencé dès le premier jour de l’orientation. C’est d’abord une étudiante qui m’a questionnée et fait des remarques sur mon physique. Ses remarques n’étaient pas anodines. D’ailleurs, la semaine suivante, la même personne m’a demandé en ironisant: «Koman tonn fer pou gayn liniversite twa?» Elle a feint l’étonnement. Je savais où elle voulait en venir.
Et?
Je ne réagissais pas brutalement. Je faisais celle qui s’en fichait. Je m’étais dit que mes études allaient être ma priorité. Je ne pensais pas que cela allait durer. Dès qu’on a eu à travailler en groupe, les choses devenaient plus claires pour moi. On m’ignorait d’emblée. Je suis différente de la vingtaine d’étudiants. Ce n’est certainement pas moi qu’on voudrait avoir dans son groupe. Les groupes se formaient et je me retrouvais toujours seule. Je me casais là où il y avait de la place pour un dernier élément. Au final, même en faisant partie d’un groupe de travail, je me sentais isolée. A partir de là, j’ai décuplé mes efforts et ma détermination a payé. Dès fois, c’est moi qui faisais tout le travail du groupe dans lequel j’étais! Quand on a vu que j’obtenais de bons résultats, on s’est rapproché de moi.
Vous voulez dire que l’ensemble de vos ex-camarades de faculté vous a ignorée à cause de votre appartenance ethnique?
Pendant ces trois ans, j’ai souffert à cause de certaines personnes. Il a fallu que je quitte l’université pour comprendre l’attitude de ces étudiants. Étant donné le background social et éducatif des étudiants de ma faculté, j’ai compris qu’ils ignoraient beaucoup de choses sur ma communauté. Ils avaient un regard plus naïf que méchant. Durant la première année, ils me posaient tout plein de questions sur mes coutumes, sur mon physique. C’était à croire qu’ils n’avaient jamais auparavant vu une personne comme moi! J’étais déroutée, car même au collège mes amis qui étaient issus de différentes communautés ne réagissaient pas de la sorte. Nous étions à l’université et nous étions sensés être des adultes! En fait, ils voulaient être éclairés. Je répondais toujours positivement à leurs questions et quand ils voyaient que j’étais disponible et aussi bosseuse, ils se sont montrés plus ouverts et m’ont acceptée. D’ailleurs, je serais toujours reconnaissante envers certains et une jeune femme en particulier. Ils m’ont soutenue et aidée à traverser les épreuves que m’ont infligées d’autres étudiants. Sans eux, entre autres, je n’aurais pas tenu.
Que vous ont fait ces ex-étudiants?
Comme je l’ai dit, pendant toute la première année, ils ont été viles dans leurs propos à mon égard. Ils se sont toujours arrangés pour me critiquer. Pourtant, je n’arrive pas à expliquer comment je me retrouvais souvent avec eux. Certaines filles étaient devenues des «amies». Je pense qu’elles avaient élaboré une stratégie. Elles ont voulu m’avoir auprès d’elles pour mieux me piétiner et m’évincer de la course au diplôme! Elles ont cherché à me diminuer en critiquant mon physique et en s’attaquant à ma communauté. Puis, au moment du stage en entreprise, soit au cours de la deuxième année, elles ont fait fort. Nous nous sommes retrouvées dans le même centre, pendant deux mois. Quelque temps après notre arrivée, je me suis rendu compte qu’elles avaient toujours des travaux à faire, tandis qu’à moi, on ne me donnait pas grand-chose, sinon rien. Pendant qu’elles bossaient, je m’asseyais ! Plus tard, j’ai appris qu’elles étaient derrière tout ça. Elles étaient devenues proches avec les employés du centre. Je dois dire ici que tous les employés et ces étudiantes d’alors étaient de la même communauté. Elles voulaient donner l’impression d’être des bosseuses et moi la fainéante de service ! Pour ne pas encourager cette impression, je trouvais des choses à faire. Ce qu’elles ont fait encore ? A l’heure du repas, dès fois elles me conseillaient de ne pas sortir au soleil! Et dès fois elles me disaient que je pouvais sortir et que le soleil, de toute façon, ne pouvait pas me faire plus de tort! Elles me lançait toujours des piques sur mon physique.
Vous subissez les moqueries et coups bas sans réagir, sans rapporter vos détracteurs à plus haut niveau à l’université ?
Je suis de nature calme. Je me confiais à mes proches. Et des amis, qui je précise, n’étaient pas de la même communauté que moi, m’ont soutenue. D’ailleurs, une de mes amies est décédée et je lui serai toujours reconnaissante pour ce qu’elle a fait pour moi. Aujourd’hui je réalise que si j’avais réagi, peut-être que j’aurais été mieux. Je n’ai jamais su comment extérioriser mon état d’âme. Je n’ai jamais rapporté ceux qui m’ont humiliée. Par contre, je me suis souvent réfugiée à la librairie du campus. Je quittais un peu plus tôt les cours pour ne pas parler à d’autres étudiants.
Vous souffriez ?
Évidemment !
Que ressent-on quand on est victime de communalisme ?
Vous souffrez au plus profond de vous parce qu’on s’attaque à votre pigment, alors que moi, j’ai toujours été fière de ce que je suis, de ma physionomie et de ma culture.
Vous vous êtes interrogée sur votre identité ?
Je me suis plutôt demandé  ce que je faisais à l’université! Si j’avais fait le bon choix, si j’étais au bon endroit. Je ne me sentais pas toujours à ma place. Je traînais des pieds pour y aller. Mais je devais de me reprendre. Je voulais décrocher mon diplôme et avancer. Je voulais aussi montrer de quoi j’étais capable. De quoi une personne de ma communauté était capable.
Pourquoi, selon vous, les quelques étudiants dont vous accusez de communalisme, agissaient-ils de la sorte ?
Je ne me suis posé cette question que récemment. Pendant ma reconstruction. Ce n’est que maintenant que je suis en mesure d’analyser leur comportement. Et je pense avoir compris. Ces personnes ont le même background social. Ces étudiants et étudiantes viennent d’un milieu aisé et ont fréquenté des collèges stars où la compétition les a conditionnés. Ils n’ont pas eu l’occasion, ou bien l’occasion ne leur a pas été donnée de respecter ceux qui sont différents d’eux. A l’université, ils n’ont pas changé, n’ont pas mûri. S’ils étaient comme ça, c’est parce que le système éducatif et leur famille sont les premiers responsables. L’école, publique surtout doit être en mesure d’apprendre aux élèves à vivre dans la différence. La famille doit aussi jouer ce rôle. Quand j’ai débarqué à l’université, des groupes en fonction de leur communauté se formaient. Rien n’avait été prévu pour favoriser l’interaction entre les nouveaux arrivants. On m’a raconté  qu’aujourd’hui il n’y a pas plus de mélange entre étudiants. Les minorités, un peu plus nombreux maintenant, se dirigent automatiquement vers les minorités et il en est de même pour la majorité.
Vous décrochez votre diplôme. Vu le contexte, il doit être synonyme de revanche!
D’abord, j’étais extrêmement satisfaite. Pour être une revanche, mon diplôme en a été une. Je me suis battue pour cela.
Avez-vous, depuis votre départ de l’université, revu les personnes qui vous ont blessée?
Non ! Et je ne veux pas les revoir. Je ne pourrais pas regarder leur visage.
Comment est-ce que vous vous reconstruisez ?
Je fais partie d’un groupe avec lequel je chemine, j’essaie de comprendre ce qui s’est passé et je persiste à être fière de ce que je suis.
Depuis, on ne vous a plus fait sentir que vous êtes différente ?
(Rires) Après mon diplôme, je me suis mise à la recherche d’un emploi. J’aimerais enseigner la matière dans laquelle je me suis spécialisée. Mais, je ne sais pas pour quelle raison mes demandes ne sont pas agréées ! Je collectionne des emplois sous contrat, comme le poste que j’occupe dans un collège.
Vous êtes enseignante: est-ce qu’il vous arrive de sensibiliser vos élèves sur le respect de l’autre dans la différence?
A chaque fois que j’en ai l’occasion. Dans la classe dans laquelle j’enseigne, il n’y a qu’un élève qui ne fait pas partie de ma communauté. Une fois, les autres l’ont bousculé et l’ont interpellé sur sa communauté. Comme quoi, la problématique n’est pas dans un sens uniquement.