C’est vrai que le Mauricien est un mauvais coucheur, jamais satisfait, spécialiste du « tire l’ail », et qu’il lui arrive de voir des complots partout. Il faut reconnaître que cette méfiance lui a été inculquée par la classe politique qui, non seulement voit souvent un complot derrière n’importe quoi, mais ne rate pas une occasion pour le dire. Le Mauricien a une tendance à la paranoïa et croit souvent reconnaître des tentatives de le priver de ses droits – de son dû – pour d’obscures raisons dans les décisions administratives.

Au lieu d’apprendre au Mauricien d’aller défendre et de revendiquer ses droits, on lui a surtout appris à se plaindre et à essayer de s’en sortir en faisant appel à des contacts bien placés. Qui n’a pas entendu cette phrase prononcée quand il s’agit d’entreprendre une simple démarche administrative « to péna enn kontak dans sa biro-la ? » Pour faire marcher le système, on en est arrivé à penser qu’il fallait en créer un autre, parallèle, pour le contourner. Tout ça pour dire qu’en général le Mauricien est méfiant et pense qu’il est souvent — pour ne pas dire toujours — victime d’un ou de plusieurs complots menés par des forces obscures avec des agendas bien définis. Cette paranoïa, qui commence à faire partie de la mentalité mauricienne, connaît un développement extraordinaire en période électorale. Et la dernière a été particulièrement fertile, si l’on peut dire.

À en croire les conversations entendues ici et là, chaque Mauricien connaît au moins quelqu’un dont le nom a été effacé sur le registre électoral à cause de ses convictions politiques. Beaucoup de Mauriciens ont vu ou connaissent quelqu’un qui a vu les liasses de billets de banque changer de mains la veille ou le matin même des élections. Avant, on prétendait qu’on pouvait acheter un vote contre une barquette de poulet, une bouteille de rhum et un paquet de macaroni.

Il paraît qu’aujourd’hui on achète directement et cash avec des coupures de Gaëtan et que beaucoup de petites liasses ont été nécessaires pour faire les bases, les tables et certains électeurs changer d’affiliation politique du soir au lendemain. D’autres avancent même que les experts en manipulation des résultats des élections israéliens et indiens auraient travaillé les listes électorales pour cibler le nombre d’électeurs nécessaires pour changer les prévisions de résultats qui commençaient sérieusement à inquiéter la fameuse kwizinn. Surtout avec les foules des meetings mauve et rouge-bleu du dimanche 3 novembre. Ce serait le travail de ces professionnels étrangers qui expliquerait certains faits électoraux surprenants. Par exemple, comment est-ce que les transfuges politiques, surtout ceux de la onzième heure, qui faisaient l’objet d’une réprobation générale — à tel point que même leur nouveau camp politique les donnait perdants — ont pu se retrouver élus en tête de liste ? Comment se fait-il que des députés de proximité — dont quelques-uns du gouvernement sortant — se soient fait battre par des nouveaux venus, avec dans certains cas des écarts ahurissants ? On aussi parlé de changement d’urnes remplies pendant le transport d’une école au centre de dépouillement malgré le fait que cela s’est fait par la SMF sous la surveillance des agents des partis politiques.

C’est vrai qu’on pourrait mettre tout cela sur le compte de l’imagination fertile du Mauricien, nourri par un feuilleton politique dont les épisodes multiplient les coups de théâtre spectaculaires. Tout cela ferait donc partie de ce folklore électoral qui suit la proclamation des résultats et les revendications des perdants qui trouvent qu’ils n’ont pas été élus parce que les électeurs ont refusé de voter pour eux, mais parce qu’ils ont été les victimes d’un quelconque complot.

Oui, tout ce qui précède pourrait faire partie de la paranoïa nationale. Mais retrouver quatre bulletins, qui sont censés ne pas quitter les centres de vote pendant l’élection, le centre de dépouillement pendant le comptage et qui sont censés être gardés dans une salle des casernes de la SMS avec des cadenas dont les clefs sont détenues par des personnes différentes ! Face à la découverte de ces bulletins de vote, est-ce que tous ces “racontars” électoraux font partie de la paranoïa mauricienne ou feraient-ils partie d’un vrai complot, bien orchestré, pour “remporter” les élections ?

La question mérite d’être posée.