Les récents et atroces meurtres de Deepa Takoordyal (33 ans), Rachelle Rose (22 ans) et Selvina Seeneevassen (26 ans) continuent à susciter une foule de réactions. S’il y a toujours un gros problème de violence domestique qui perdure, en parallèle, la violence exacerbée, ajouté au facteur de l’adultère, de la part de la victime et non de l’agresseur, sont venus s’ajouter à la donne. Conférant, de facto, un cachet encore plus inquiétant à la problématique. Trois observateurs, en l’occurrence Rada Gungaloo, avocate, Yana Bhageerutty, psychologue, et Ibrahim Koodoruth, sociologue, donnent leurs avis…
Ibrahim Koodoruth refuse de se voiler la face : « Le phénomène moderne, que l’on appelle la « polite indifference » ; soit une indifférence déguisée sous des arguments factices et faciles comme « je ne vais pas m’ingérer dans sa vie personnelle » ; « ce qu’il fait avec sa femme, c’est son problème », « ce qui se passe entre les murs de ma maison, me regarde, mais en dehors, ce n’est plus mon problème », par exemple. C’est de la pure hypocrisie ! » Ce qui se passe, élabore le sociologue, c’est « qu’auparavant, les gens n’avaient pas ces états d’âme : quand quelqu’un dans leur entourage, qu’il ou elle soit leur proche, parent ou ami, et qu’ils décelaient un changement dans leur « mood » ou leur comportement, ils ne réfléchissaient pas dix fois et prenaient sur eux d’aller parler à cette personne. Qu’est-ce qui se passe, dans ce cas-là ? L’agresseur potentiel trouve une écoute, une oreille attentive et l’explosion qu’il nourrissait, jusque-là, est « defused » ! » Ibrahim Koodoruth met l’accent sur cet aspect des choses : « Il est très important de comprendre cela, parce que même si de tous temps les crimes violents, les comportements possessifs existent, la donne qui a changé, c’est bien que les crimes sont en hausse et que les méthodes utilisées donnent de plus en plus froid dans le dos ! » Cela, conclut-il, « parce que maintenant, les gens sont isolés, chacun dans son petit chez-soi. On peut vivre dans un même complexe d’appartements ou une maison à côté d’une autre, se voir le matin, se dire bonjour, comment ça va. Mais dès qu’on entend des cris, le soir, ou qu’on note un visage défait, des ecchymoses ou autres, on s’en lave les mains, discrètement : « Pa mo zafer sa ». C’est le grand argument. » Et dans ces cas-là, « la personne qui ronge son frein, ne trouvant aucune écoute ou plateforme de ventilation de ses frustrations, parce qu’elle a des doutes que sa conjointe ou sa petite amie, le trompe, nourrit ces sentiments qui se transforment en haine. À la moindre étincelle, il explose… Et c’est là qu’il tue. La folie meurtrière a raison de ses émotions et il oublie tout ! »
Le facteur culturel
Rada Gungaloo note que « les crimes ont perduré de tous temps : quand j’étais gosse, quand une personne très proche de moi entendait dire autour de nous, dans notre voisinage, que telle femme est morte dans son lit ou qu’elle ne s’est pas réveillée, elle n’hésitait jamais à dire à la ronde : « na pa kroir seki pe rakonte… Ki linn mor dan so somey ? » C’est parce qu’elle était lettrée et que c’est vers elle que chacun se tournait pour rédiger leurs lettres à leurs parents et proches à l’étranger. »
Mme Gundaloo et Yana Bhageerutty, psy, abordent un aspect latent : « Il y a aussi le facteur culturel où, au sein de certaines communautés, surtout asiatiques, l’image de l’homme est associée à celle du pouvoir, de l’honneur. » Rada Gungaloo rappelle que « depuis la nuit des temps, l’homme traite la femme comme son inférieure : elle est tirée par les cheveux pour entrer dans la caverne de l’homme des bois. Et maintenant, il la mutile de 30 coups de poignards parce qu’elle a osé le plaquer : c’est le même schéma qui se répète depuis toujours ! »
Pour la psy, « il n’y a pas de schéma standard qui catégorise les gens et qui permet d’identifier, selon des comportements la probabilité, qu’une personne passe le stade d’être un citoyen normal à celui de présumé meurtrier. Mais il y a plutôt une relation entre une multitudes de facteurs qui semblent s’accumuler et s’activer jusqu’à ce que l’individu perde le contrôle de soi et bascule vers une violence qui peut résulter en la mort. »
Par ailleurs, relève Rada Gungaloo, « dans les sociétés occidentales, on apprend à vivre ensemble et découvrir le vrai visage de l’autre avant d’emménager avec. À Maurice, nous sommes encore bloqués, surtout chez les asiatiques ! Les sempiternelles règles sociales et respect des traditions nous condamnent à subir les coups. Même les parents s’y mettent : « ta maison, c’est celle de ton mari. Alors, tu te tais et tu encaisses ! » Heureusement, poursuit l’avocate, « désormais, nombre de femmes sont économiquement indépendantes. Donc, elles peuvent assumer leur départ ; quitter le toit conjugal et aller recommencer leur vie. Avec un autre homme et sans leurs parents. Et c’est aussi là que certains hommes ne peuvent accepter cela : c’est remettre en cause leur pouvoir ! »
La femme : sa « chose »
Pour Mme Gungaloo, « la formule « une femme dans son lit, une autre, je dirais même, plusieurs autres, sous son lit » n’est plus qu’une banalité, de nos jours ! Mais la femme doit accepter que son mari la trompe, tandis que dans le cas inverse, elle doit faire les frais d’avoir attaqué sa virilité ! Tout amène à cela : l’homme ne peut accepter que sa virilité ait été « bafouée » et cela, selon ses critères à lui ! »
L’élément de contrôle et de pouvoir, soutient, à ce titre, Yana Bhageerutty, « est capital. La jalousie, par exemple, résulte d’un sentiment de perte de pouvoir de ce que l’on pense nous appartient. La possessivité traduit la perte de contrôle, l’insécurité et la peur de la personne de ne plus pouvoir exercer son pouvoir sur sa « chose ». » Elle poursuit : « Dans une relation possessive, le facteur de la dépendance d’un des partenaires peut être ce qui cause la balance du pouvoir. Et cela peut faire basculer vers un comportement qui est perçu comme dérangeant, voire anormal. Cela se traduit, par exemple, par le besoin de passer le portable de l’autre au peigne fin, chercher des évidences pour confirmer ses doutes… »
Une fois encore, soutiennent nos interlocuteurs, « repenser notre société, redéfinir certaines paramètres sont essentiels. » Ibrahim Koodoruth note, avec inquiétude : « Nous sommes déjà dans une société hyper-individualiste. Si nous ne nous y prenons pas, rapidement, ce sera la galère. Ces crimes ne seront que du menu fretin et personne n’aura à coeur la valeur de la vie… » Il prône « absolument des espaces de dialogue, de médiation, d’écoute et de spiritualité ».
Rada Gungaloo rappelle que « tuer n’est pas la solution. Pourquoi y avoir recours quand on peut discuter, réfléchir, se séparer, divorcer ? » La psy Yana Bhageeruty estime, pour sa part, « qu’il n’y a pas un service adéquat et accessible, ou qui répond à la demande, pour que les gens puissent trouver de l’aide à travers l’écoute et des interventions psychologiques. Traditionnellement notre société était axée sur une structure de la famille qui favorisait le partage et la résolution interne des difficultés familiales. Il ne faut aussi pas oublier que la structure de la société a muté aussi et que le stress a pris une place de taille dans le quotidien de l’individu. »