Éric Triton est avant tout un homme du live. Berlinfluence n’est que son quatrième album, alors qu’il commence à faire parler de lui en 1990. Autant dire que son concert de lancement était très attendu. L’Institut français de Maurice était plein à craquer vendredi soir, obligeant l’accueil à refouler des fans, et aménager de nouvelles rangées de chaises en haut de l’atrium, d’où seul le premier rang avait vue sur la scène. Mais tout le monde a pu entendre cette musique des rencontres, ce blues créole revisité et enrichi par l’expérience d’une résidence en Hongrie, d’un enregistrement à Berlin, et surtout l’apport du lumineux trompettiste Vit Polak.
Histoire de satisfaire tout de suite les impatients après les contrôles à la porte et les difficultés pour certains à se faire une petite place, Tritonik et ses invités spéciaux — Philippe Thomas, Vit Polak et Samuel Laval notamment – ont tout de suite donné une grande bouffée de chaleur et d’énergie avec une entrée en matière directe et très vive, qui fait la part belle aux percussions. En premier morceau du live, Kot linn ale nous a d’emblée plongés dans la tradition ségatière, avec ce blues mauricien où un homme exprime à la fois son désarroi et la panique de découvrir que sa compagne l’a quitté dans la nuit. Le leader chante d’une voix un peu criarde à la manière des appelants, tandis que les musiciens devenus choristes reprennent le refrain en choeur en un sympathique bouquet de graves, qui contraste avec l’envolée instrumentale de la trompette qui dialogue avec la guitare.
Kot linn ale se caractérise par une forte présence de la ravanne, mais pas seulement. Dans cette nouvelle formation qui entoure Éric Triton depuis 2012, une place privilégiée a été donnée dès le début aux percussions et aux bruitages, qui deviennent une sorte de science secrète entre les mains de musiciens tels que Norbert Planel et Kurwin Castel. Au-delà du tam-tam à trois temps de notre ravanne nationale et des tintements du triangle, il faut compter aussi avec le tambour africain ou fameux dum-dum, le rouler, et des instruments qui ont à voir avec Cuba et l’Amérique latine, tels que le double tambour dénommé bongo, ou encore le cajon dont le son ressemble à s’y méprendre à celui d’une petite caisse claire.
Project One, le premier album signé Tritonik, portait une touche afro-indienne avec le tabla de Shakti Shane Ramchurn. S’appuyant sur le kaléidoscope mauricien, Berlinfluence s’inscrit davantage dans l’esprit du blues créole et des musiques du monde, offrant une musique riche et joyeuse. C’est aussi le premier enregistrement de Triton où les instruments à vent se mettent de la partie, grâce à la trompette très aérienne et légère de Vit Polak, quand il ne la troque pas contre son trombone. Pour ce premier concert de la tournée mauricienne, la section cuivre était aussi fièrement représentée par Philippe Thomas en contrepoint de son alter ego tchèque, et Samuel Laval qui a ajouté le chant du saxo à l’ensemble.
L’unité
Éric Triton a tant revendiqué le mauricianisme qui relie tous les citoyens de ce pays qu’on s’étonne que la chanson suivante, Morisien, n’ait été écrite qu’il y a un an… Le refus de se définir par sa communauté et la fierté d’être mauricien à part entière font la sève de cette chanson particulièrement joyeuse et relevée par les cuivres. N’allez pas chercher de poésie dans ces paroles, on est dans le message basique, pur et dur, et le temps impératif : Dir to’enn morisien… répété à foison. Les principes moraux ressassés à volonté un peu à la manière de la méthode Coué sont un peu la marque de fabrique des textes de Triton. Cette nouveauté fait d’ailleurs échos à Ena tou lede, écrite il y a plusieurs années comme un bon vieux jazz aux accents rétro et qui se joue comme une profession de foi, un prêche ou un label de fidélité à soi-même. « Sans linite, pa kapav fer narien… » nous dit la conclusion après un constat sur la dualité de la vie et des êtres. Bien sûr on pense parallèlement à l’autre chanson, Linite, qui compte parmi les premières qu’il ait écrit.
À côté des vieux morceaux, instrospectif pour Dan tomem, ou en révolte contre les contrôles discriminatoires dans Fouye, ou encore Non ladrog, au titre suffisamment explicite pour qu’on ne soit pas obligé de l’expliquer, ce nouvel album propose de nouveaux textes tels que La fami, Tabou et Morisien qui s’inscrivent dans la même lignée et déclinent l’appel à l’unité sous différentes formes. Le morceau instrumental Morispain qui semble inspiré par les rythmes et le scat du khatak, fait décoller. Triton joue ce morceau depuis longtemps mais cette fois, il l’a gravé sur l’album…
Puis il y a Jamm’in in Berlin, un prodige instrumental qui pousse l’inventivité musicale du groupe sur une nouvelle voie, plus ouverte aux musiques du monde. Ce morceau célèbre la rencontre fortuite entre les mélodies singulières et vivantes de la guitare de Triton et la légèreté lumineuse de la trompette de Vit Polak. Ils se sont rencontrés au Mauerpark, « le parc du mur » en allemand, jouant leur propre instrument. Dans Jamm’in in Berlin, la guitare devient voyageuse à la manière d’une caravanne qui traverserait tranquillement et sûrement de grandes étendues, et arrivant à la rencontre d’un autre univers musical, celui de la fantaisie « Bohême » des pays de l’Est, les accents tziganes de ces gens du voyage, ou encore ces Roms bien plus proches de nous qu’on ne l’imagine.