Il semblerait que les musiciens qui se sont retrouvés sous l’égide de la School of Chinese Music (SCM) aient voulu brasser large en proposant un vaste de programme de 11 morceaux, pour leur grand concert anniversaire donné le 30 juillet dernier, au Centre culturel chinois, à Bell-Village. Morceaux purement classiques et musiques de film, solo, musique de chambre ou orchestrale se sont succédé grâce à l’enthousiasme de 35 musiciens et musiciennes, qui n’ont pas compté leur temps pour préparer ce grand moment.
Le concert donné pour célébrer le 30e anniversaire de la SCM n’a pas laissé chômer les employés du centre culturel, qui ont dû veiller aux nombreux changements de plateaux qu’induisait un programme particulièrement varié. Le nombre de musiciens au pupitre est en effet facilement passé de la formation la plus simple pour le solo de Shi Yin Khoo au erhu accompagnée au piano, suivi peu après par Dream of the Red Chamber, où l’orchestre de 35 musiciens jouait au grand complet.
Avant le discours du fondateur de l’école, Lew Chin Sin Chan, les musiciens ont donné le ton avec un morceau intitulé 30 miles, très guilleret et bucolique, où les violons dialoguent avec les luths et les tambourins qui reprennent l’ascendant de temps à autre. Inspiré par l’histoire des soldats qui quittent leur village pour aller mener bataille, ce morceau marque les adieux au village du sceau de la vaillance. Rien à voir ici avec la finesse et les subtilités du solo de erhu qui a suivi.
Quand on songe à la pluie de sons très rafraîchissante de certains instruments, tel le guzhen ou encore le yangqin, dotés de plusieurs dizaines de cordes, on se demande comment le erhu parvient à nous tenir en haleine… De simplement deux cordes, le musicien parvient à tirer des mélodies très évoluées et développer des atmosphères particulièrement variées. Le solo de Shi Yin Khoo était consacré à une oeuvre relativement récente, The charm of Tianshan, composée par Qang Jian Min en 1993.
Représentatif du style du Xinjiang avec son rythme 7/8, ce morceau éveille à la beauté majestueuse des panoramas qu’offrent les montagnes de Tianshan. On passe de l’atmosphère du recueillement tout à fait minimaliste, où l’aigu atteint un paroxysme d’une extrême finesse, à d’autres tableaux aux accords particulièrement vifs et rapides qui ont le don de surprendre, soit par leur grâce, et une approche des silences toujours enveloppée de mystère.
Danse et tragédie
Composée à la même période par Zhou Chenglong, Dance of the Amei People retient immédiatement l’attention en amorçant sa mélodie sur la flute traversière en bambou, le fameux dizi, bien caractéristique de la musique chinoise et même de certaines musiques de film. Ce morceau plonge aussi l’auditeur dans les secrets de la nuit en faisant référence aux danses de la lune. L’orchestre se permet alors un final grandiose en conclusion ainsi que des variations rythmiques surprenantes. La version pour orchestre de Colourful Clouds Chasing the Moon a été composée en 1935, pour ajouter de l’ampleur et de la résonance à ce morceau traditionnel emblématique de la culture cantonaise. Censé illustrer le monde des Dieux qui voyagent sur des nuages colorés, il a été interprété ici par un quartet de violons, avec piano en accompagnement.
La première partie du concert s’est conclue sur le gros morceau du concert avec les quatre mouvements (sur huit au total) de Dream of the Red Chamber. Cette oeuvre s’appuie en premier lieu sur une romance classique écrite par Cao Xueqin, qui raconte l’histoire tragique d’un couple dont les sentiments ont été contrariés par le destin. Baoyu a en effet dû se marier avec Baocal, amenant Daiyu à se laisser mourir de chagrin. Les morceaux interprétés ici sont la version pour orchestre qui a suivi, en 1987, la composition de Wang Liping pour la série qui a raconté cet amour impossible sur le petit écran.
Le désarroi des amoureux s’exprime en premier lieu par la lamentation du sheng, vive comme la plaie qui vient d’être creusée. Puis avec l’apport des nombreux instruments sollicités, un véritable bouquet sonore éclate, renforcé par les percussions, et nous entraîne dans le mouvement de la passion et de la tragédie. Plus que jamais dans ce concert, la diversité sonore et l’harmonie sont valorisées, aboutissant sur un 8e mouvement qui touche par l’étendue de sa tristesse et de sa mélancolie.
Pratique continue
La deuxième partie du concert était constituée de morceaux plus récents, mis à part une série de czardas de Vittorio Monti, interprétés ici au erhu et zhongruan, qui datent de 1904. Tout a commencé par l’orgue à bouche, le fameux sheng accompagné au piano pour Spring in Cape Eluanbi. Summer a pu rappeler plus tard le film de Takeshi Kitano, Kikujiro’s summer, l’histoire de cet homme qui part rendre visite à sa mère et trouve sur sa route une personne prête à l’aider avec laquelle une belle amitié va se développer. Nostalgie avec AM 02.00, style coréen, avec un extrait de la musique composée pour la série populaire Jewel in the Palace, ou encore final plein d’espoir avec The Myth, un morceau qui élabore sur le caractère infini de l’amour, ce que les représentants de l’école de musique souhaitent appliquer à la pratique musicale.
En conclusion, Danny Onsiong a pris la parole avec une note de regret : « Ce soir, nous allons malheureusement ranger tous ces instruments en attendant un nouveau concert. Mais ces concerts annuels ne suffisent pas à pérenniser la musique chinoise à Maurice. Nous avons besoin d’un soutien plus continu et de formations. » Les musiciens ont en effet joué intensément pendant un mois avec des répétitions tous les soirs, bénéficiant ainsi de l’expérience des trois invités spéciaux qui sont venus renforcer l’ensemble. Mais l’absence de cours sur les instruments chinois dispensés par des professeurs qualifiés les empêchent de progresser suffisamment le restant de l’année.