“Qu’est-ce que la vérité ? Il y a la tienne, la mienne et celle de tous les autres. Toute vérité n’est que la vérité de celui qui l’a dite. Il y a autant de vérités que d’individus. », souligne Eric-Emmanuel Schmitt dans « L’Évangile selon Pilate ». J’ai beau parcourir les contours du rapport de la Commission Justice et Vérité (CJV) mais je peine toujours à assimiler ses principales propositions notamment parce que je bute constamment sur les deux énoncés fondamentaux qui s’attachent à « Commission » – vérité et justice. D’abord, la ligne que la CJV semble avoir tracée entre la vérité et les mensonges sur le passé reste floue à mes yeux surtout lorsque les mensonges peuvent commodément être traduits en des discours politiques manipulateurs. Du coup, en lisant les principales propositions de la CJV dans le journal ce week-end, je me demande si au final, au lieu de reconnaître les vraies victimes d’injustice, le rapport de la CJV ne vient pas renforcer voire préserver, un discours « rassis » et extrêmement périlleux pour l’unité nationale, celui de « notre groupe » comme étant la « vraie victime » au détriment de l’un ou des autres. Et je crains aussi que ce mouvement vers l’auto-victimisation, tel que je le sens venir à l’issue de ce rapport de part et d’autre, nous ramène à la case départ – comprenez, si nous refusons de nous occuper du passé, le passé s’occupera encore et toujours de nous.
Bien que la majorité des commissions instituées depuis 1979 semblent être unies par le mot « vérité », l’interprétation du terme demeure très vague – comment le définir ? Et quelle version de la vérité, celle de qui, sera acceptée comme la version officielle de l’histoire ? Par ailleurs, je peux concevoir que dans les années 90, la vérité était tout ce que pouvaient espérer les victimes mais est-ce le cas aujourd’hui ? Ne revêt-elle pas beaucoup plus l’allure d’une forme légère de contrôle que les politiques utilisent pour éviter la justice ? Parce que, voyez-vous, dire la vérité, rien que la vérité, ne s’attaque, en aucun cas, à la gravité des fautes commises.
Je ne dis pas que l’approche de justice réparatrice, selon ce que préconise la CJV, est une mauvaise chose en soi. D’ailleurs, les principales propositions de la commission réparties en réconciliation et justice sociale, cherchent je l’admets, à transformer la colère, le ressentiment et autre sentiment de vengeance au profit de la communauté, plus particulièrement en mettant l’accent sur la réconciliation. Mais sur le plan individuel, je me demande si la vérité ne vient pas rallumer la colère parmi les victimes. Je me demande si les conclusions de la CJV ne (re) génèrent pas le ressentiment et le sentiment d’insécurité qui prévalent déjà chez nous.
Pour les victimes, la réconciliation ne se résumerait qu’à un travestissement de la justice et pour les auteurs, une telle démarche menacerait leur réputation et statut social. Tous deux pourraient alors recourir à des tactiques extra-constitutionnelles pour soutenir leurs intérêts. Qui plus est, la réconciliation en elle-même est contradictoire et paradoxale. La réconciliation a les yeux rivés sur le passé et en même temps elle tente d’apporter de l’espoir pour l’avenir. Certains estiment que la justice est plus importante et d’autres la vérité. Les auteurs, les victimes, les survivants, les descendants, les « veyer boute », ou « veyer seker » – chaque groupe a des attentes différentes par rapport à la réconciliation tout comme chaque groupe a des besoins et des appréhensions distincts par rapport au passé, au présent et au futur. Et parce que la CJV a peut-être rouvert de vieilles plaies et exposé des vérités que l’on connaît tous certes, qui nous dit que le pardon et la réconciliation se feront automatiquement ? Enfin, alors que les notions de relativisme culturel en termes de décisions sur comment gérer un passé difficile et violent ne doivent pas être prises à la légère, et qu’il est impératif de tenir compte des différentes perspectives au sein d’une société, il est tout aussi important de questionner la vraie motivation et les vraies raisons derrière la vérité.
Oui, les excuses officielles figurent en tête sur la liste des recommandations de la CJV, mais pour citer quelqu’un qui m’est cher, « Tou dimounn dir bizin konn pardone me personn pann dir nou kouma pou blie ». Il n’a pas tort.