Toute une génération grandira avec Internet comme un acquis. Mais pour celles de la veille, il s’agit d’une avancée démocratique, un moyen de se faire entendre. Est-ce vrai ? Lors d’une conférence jeudi dernier, le sociologue Patrice Flichy s’intéressait à la question. Pour lui, « Internet, c’est rendre visible la multitude » …
« Internet, un espace d’ouverture démocratique ? » Déjà, le point d’interrogation désavoue cet acquis de notre civilisation. Le sociologue français Patrice Flichy l’admet : « Il y a quelques années, je n’aurai pas formulé de question. » Lors de sa conférence le jeudi 18 octobre à l’Institut français de Maurice, il a résumé l’évolution d’Internet, en détaillant l’apparence du fait démocratique. Et de nuancer ces piques « contre démocratiques » …
De 1969, année de la première liaison, aux années 1980, Internet évolue du repaire de geeks – passionnés d’informatique qui jouissent de certaines aptitudes techniques précises – vers une « République de l’information » de la même manière qu’au 17e, « l’Europe voyait l’émergence d’un République des Lettres ». Ainsi, Internet « se transforme en un autre monde ». Lequel ?
D’abord, par son infrastructure, Internet abolit les barrières. Plus de fréquence à allouer, d’espace à impartir… Internet, ce n’est pas la radio, avec des bandes limitées. « On parle d’un réseau accessible, sans centre… » Et d’évoquer cette dimension de liberté et de la possibilité d’une « expertise amateure » qui démolit les notions de statut et redéfinit les mots « expérience » et « spécialistes ». On ne peut plus imposer son autorité par son parcours académique. Internet redéfinit ainsi les pouvoirs.
Quid d’une nouvelle construction des connaissances ? Internet est, à l’image de Wikipédia, un état de vulgarisation ou encore, un environnement qui favorise « l’agrégation des savoirs ». C’est « mettre en visibilité la multitude ».
Mais de quelle démocratie peut-on parler ? En effet, « on a placé beaucoup d’espoir dans le fait qu’Internet serait un outil idéal de représentativité démocratique ». Et la culture blog, notamment, qui souvent amorce la polémique semble confirmer cet espoir. Mais est-ce là un idéal de démocratie ? Sans expliciter sa pensée, Patrice Flichy se sera évertué à nuancer au possible, ajoutant des points d’interrogation à l’énoncé de départ.
Et d’évoquer le dispositif de citoyenneté comme une émulation de la contre-démocratie, de la « contre-souveraineté du peuple ». Internet devient le médium de « ceux qui n’ont pas accès aux médias », vociférant « l’expérience des marginalisés », d’où les excès qui amènent à dire : « Y a-t-il tout et n’importe quoi sur Internet ? ». Internet se fait ainsi espace d’ouverture – on peut désormais reformater l’actualité que l’on veut montrer, avec par exemple les remontages de Journaux Télévisés – mais le débat quant à sa « substance démocratique » reste entier. Patrice Flichy semble ainsi laisser entendre qu’Internet se fait « espace de cohabitation », mais son exercice de « souveraineté » est encore diffus.
Patrice Flichy, docteur en sociologie, a dirigé pendant 15 ans le laboratoire de sociologie du Centre National d’Études des Télécommunications (CNET) en France. Il est également Maître de conférences à l’université Paris Est et dirige la revue Réseaux – Communication – Technologie – Société.
Parmi ses publications figurent Une histoire de la communication moderne (La découverte, 2004) et L’imaginaire d’Internet (La découverte, 2001).