Au lendemain de son arrivée à Maurice, l’écrivain, le poète et penseur Tahar Ben Jelloun a donné une première conférence hier, à la State House, devant une salle comble d’invités. Répondant aux questions de son ami Issa Asgarally, il s’est exprimé sur un thème qui lui est familier en tant qu’homme appartenant au Maghreb et à la France :  « Cultures, quelles véritables rencontres ? » Avant d’entamer la discussion, Tahar Ben Jelloun a tenu à exprimer son émotion d’être « de retour dans un pays merveilleux. J’ai dit à un ami tout à l’heure que je suis au seuil du paradis. » L’écrivain trouve à Maurice une sérénité chez les gens, dans laquelle « la beauté physique est agrémentée par la beauté de l’âme ». Il constate qu’ailleurs cette sérénité a déserté le monde d’aujourd’hui où certaines rencontres ne peuvent plus avoir lieu.
L’hôte de la State House, la présidente Ameenah Gurib-Fakim a ouvert cette conférence en parcourant l’oeuvre particulièrement prolixe de Tahar Ben Jelloun. Elle y souligne le souci constant des femmes et des injustices qui leur sont faites, à travers des personnages tels que Zarah, dans La nuit sacrée, le roman qui lui a valu le prix Goncourt en 1987, ou plus récemment dans Le bonheur conjugal où il donne en deuxième partie la parole à l’épouse qui réfute point par point les nombreux reproches de son mari…
Tahar Ben Jelloun écrit sur les événements qui le touchent comme dans l’essai L’étincelle. Révolte dans les pays arabes, où il examine la situation de chacun des pays arabes où la contestation s’est exprimée dans le sillage du Printemps arabe. Aussi remémore-t-il que les intellectuels arabes ont perdu leur vie en défendant les droits humains. L’élément déclencheur de cette réflexion a été le terrible sacrifice de Mohamed Bouazizi, qui s’est immolé le 17 décembre 2010 entraînant la révolution de jasmin tunisienne. Dans Par le feu, l’auteur retrace sur cinquante pages, sous la forme d’une fiction au style à la fois réaliste et poétique, les jours qui ont précédé ce geste de détresse et d’immense désespérance.
La présidente de la République a notamment évoqué la posture de l’écrivain public à laquelle cet auteur est attaché, thème central d’un de ses livres. Louant chez lui « la passion, cette flamme intérieure qui transporte vers les cimes les plus hautes », elle évoque son grand succès de librairie « Le racisme expliqué à ma fille » dans lequel il fait comprendre qu’on ne naît pas raciste mais qu’on le devient par une mauvaise éducation. Ce texte traduit en 25 langues, dans une oeuvre qui a dans l’ensemble elle-même été abondamment traduite (43 langues pour L’enfant de sable et La nuit sacrée, 15 langues pour la plupart de ses livres), lui vaut encore aujourd’hui de faire des interventions dans les écoles.
« Pour que mon combat contre le racisme ne soit pas incomplet »
Pour sa première question, Issa Asgarally s’est adressé à l’homme de double culture, qui appartient à la fois au Maghreb et à la France, et ce que la culture arabe apporte à cet homme qui s’exprime en français. Faisant remarquer que la rencontre des cultures est d’abord celle des hommes, il a tout d’abord rappelé que le Maroc, qui est nourri des cultures arabe, musulmane et berbère, a reçu la culture française sans agressivité, car il s’agissait d’un protectorat, situation relativement calme par rapport à d’autres pays tels que l’Algérie où la lutte pour l’indépendance a été des plus violentes. « J’ai pu nourrir mon écriture romanesque avec la culture arabe, musulmane et française. En faisant le lien entre elles, en établissant une passerelle entre ces blocs, j’ai fait ce que les fanatiques détestent, car ils préfèrent quant à eux les blocs fermés. » Relier deux cultures, deux langues et deux imaginaires suppose aussi deux exigences qui consisteraient à prendre ce qu’il y a de mieux en chacune. À ce propos, l’auteur nous renvoie à Marguerite Yourcenar qui invite dans Les mémoires d’Adrien, à cesser de scruter les défauts chez les autres, mais à chercher et cultiver leurs qualités.
Notant au passage que tel un écrivain public qui voit tellement de monde qu’il ne sait plus ce qu’il a écrit, quant à lui plus il oublie, mieux il écrit… Aussi raconte-t-il dans la foulée avec le talent du conteur la trame de son dernier livre, sorti le mois dernier chez Gallimard, Le mariage de plaisir. Sorte d’alliance à durée déterminée, un MDD note-t-il avec humour, le mariage de plaisir est un contrat courant dans les sociétés musulmanes au XXe siècle que l’homme engage par exemple lorsqu’il part en voyage avec une femme qui l’accompagnera pendant son périple. Le riche commerçant de Fès, Amir, épouse ainsi Nabou, une peule de Dakar, où il vient s’approvisionner. Mais il est tellement amoureux d’elle qu’il décide de l’emmener à Fès pour qu’elle devienne sa seconde épouse. Elle affrontera alors l’hostilité et surtout le racisme de la première épouse et de l’entourage. Comme elle donne naissance à des jumeaux, l’un noir et l’autre blanc, l’auteur suit le vécu de l’enfant noir… « J’ai tellement parlé du racisme en France et en Europe, que j’ai décidé de parler aussi de celui de mon pays, où j’ai voulu dire que nous sommes des racistes comme les autres. Voilà notre indignité. Évidemment, je pense que pour une fois la littérature va être utile. J’ai voulu à travers ce livre donner des éléments pour que mon combat contre le racisme ne soit pas incomplet. »
« Le choc des ignorances… »
À une question sur le lien entre sa langue d’expression, le français, et sa langue maternelle, l’arabe, l’écrivain raconte être entré en écriture dans son adolescence par amour pour une jeune voisine, à qui il écrivait des poèmes. « Je me suis dit que si j’écrivais en arabe, elle risquait de me prendre pour un traditionaliste… » En juillet 1966, l’adolescent qui participait à des manifestations a été interné dans un camp disciplinaire de l’armée, dont il ne savait quand il sortirait et où livres et cahiers étaient interdits. Il volait alors des bouts de nappes en papier sur lesquels il a écrit les poèmes qu’il publiera peu après sa libération en janvier 1968, dans la revue Souffles, sous le titre L’aube des dalles. Là, il écrivait en français pour ne pas être compris par les militaires qui faisaient office de gardes-chiourmes…
« J’étais persuadé que je possédais la langue arabe, qu’elle était chez moi. Parfois quand j’écris, le mot français disparaît à un moment. Seul le mot arabe est là. Alors je vais boire un café. J’aime qu’il y ait des mots arabes dans mes textes, des expressions arabes traduites littéralement, des anecdotes et des proverbes. Tout mon travail depuis le début est d’inspiration marocaine à 100%. Je n’aime pas l’expression ‘franco-marocain’. Disons qu’il s’agit d’une langue marinée dans des épices marocaines. Bien sûr il faut faire attention en choisissant le plat qui se mariera le mieux avec ces épices… Nous ne pouvons pas effacer nos origines. Nous ne pouvons pas enlever l’âme de ce corps, ses racines, etc. On peut changer son corps en se faisant opérer, changer d’attitude, de comportement mais je dirais comme Spinoza que tout être tend à persévérer dans son être. »
Suite à une longue et complexe citation qui évoque notamment l’importance des interactions culturelles et la tendance de l’histoire mondiale à occulter la diversité, Tahar Ben Jelloun affirme détester la vision manichéenne du monde qui réside dans le concept de « choc des civilisations ». « Bien plus grand et plus fort est dans le monde actuel, le choc des ignorances. L’ignorance induit la peur, la peur induit la haine, et la haine induit la violence. Nous sommes en train de payer une politique agressive et stupide qui a amené les Américains à attaquer l’Irak en 2003. Cette erreur illégale et terrible a démantelé l’entité politique irakienne et a attisé le conflit entre les sunnites et les chiites. Nous arrivons à cette horreur absolue qu’est Daech, composée notamment par des anciens de l’armée irakienne. » Le penseur regrette amèrement que les forces ne parviennent pas à s’allier face à cela pour mettre fin à cette marche brutale de Daech, constatant qu’à l’inverse nous sommes loin d’empêcher que Daech se répande, surtout que des jeunes gens s’y engagent, et considérant comme une véritable défaite que 30 000 jeunes s’y soient engagés.
« Nous avons raté l’éveil et la vigilance des intelligences »
S’il se garde de jeter la pierre aux politiques dont la charge est éminemment complexe, l’auteur estime que le travail intellectuel n’a pas été fait au départ. « Nous avons raté l’éveil et la vigilance des intelligences, parce qu’il y a une peur de l’islam qui a débouché sur la haine. » L’intervenant est affligé de constater que des intellectuels clament aujourd’hui des idées qui rejoignent l’extrême droite, qui progresse depuis des années en Suède et au Danemark où l’on a fait campagne contre l’islam, en Belgique et en France. « 30% de votants pour le Front national aux dernières élections, cela fait 7 millions de Français qui sont d’accord avec un discours haineux qui ne produit rien de concret et de positif et propose une politique étrange et pas réaliste… »
Le dialogue culturel n’ayant pas lieu, les intellectuels anti-arabes ayant le vent en poupe, on ne peut organiser un débat serein entre les tenants d’une culture arabe et ceux d’une autre culture. « Il n’y a pas de rencontre, au contraire ! » Tahar Ben Jelloun remet alors en mémoire la ville de Grenade avant 1492, quand des créations musicales, culinaires, littéraires mêlaient naturellement cultures juive et arabe. Il rappelle que des grandes familles marocaines aujourd’hui musulmanes sont d’origine juive. « Nous vivons dans l’ère des murs : le mur d’Israël, le projet de mur de Trump, les frontières qui se ferment en Europe. Il y a une fermeture du monde. »
S’arrêtant plus longuement sur la France qu’il connaît de l’intérieur, Tahar Ben Jelloun dénonce la banalisation de la xénophobie chez un certain nombre d’intellectuels en vue, qui disent que la race blanche judéo-catholique est en danger, parce qu’ils se sentent envahis par les musulmans. Après avoir évoqué Renaud Camus, les outrances de Richard Millet, il estime qu’il manque un intellectuel qui redonne son humanité à la France, tel que Sartre, Genêt ou Foucault, se réjouissant de l’impact très positif et sain qu’a eu le livre de feu Stéphane Hessel il y a quelques années. « L’antisionisme étant désormais assimilé à l’antisémitisme, comme l’a réitéré Alain Finkelkraut lors de sa réception à l’Académie française, on ne peut même plus critiquer un état colonial et raciste. Nous sommes dans une pression qui fait que la pensée est surveillée… Mais qui parle pour les Palestiniens aujourd’hui ? » Tahar Ben Jelloun conclut son intervention sur cette idée que la seule réponse à tout cela est la création. La littérature ne change pas la société mais que serait une société sans livres ?