L’idée de se passer des personnes d’un certain âge dans différents secteurs fait son chemin. Pour bon nombre, si on n’avance pas, c’est forcément à cause des « anciens » qui occupent la place des jeunes…
Il n’y aurait pas assez de place pour la jeunesse. Les postes vacants ne pousseraient pas non plus comme des champignons. Et, selon certains échos, nombreux sont les sièges inutilement occupés. Pourtant, il faut bien que le travail se fasse… Ce qui fait défaut c’est plutôt les nouvelles idées. La communication n’aidant pas et la démagogie montrant le bout de son nez, c’est tout le péjoratif du monde qui est associé au mot « vieux ».
Dans son édition de ce mois-ci, le Monde diplomatique, à l’initiative de Jérôme Pellissier, écrivain et psychogérontologue, revient sur la question de la « planète grisonnante ». À quel âge devient-on vieux ? titrait ainsi le mensuel. Il s’agit surtout pour M. Pellissier de rendre justice à ces personnes d’un certain âge qui portent sur leurs dos le poids de tout ce qui ne va pas. Dans un hors-texte sobrement intitulé Tuez-les tous, il cite entre autres :
• Richard Liscia, éditorialiste au Quotidien du médecin : « Si nous étions extrêmement cyniques, nous dirions que le moment arrive où du point de vue de la dépense publique, il vaudrait mieux que meurent les gens qui veulent rester oisifs. »
• Un neurologue danois : « Nous n’avons pas de place pour tout le monde. C’est pourquoi nous sommes obligés de faire le tri et de fixer la limite d’âge à 70 ans pour les soins intensifs. »
• Le Journal du dimanche : « Constatant que 70 % des dépenses de santé interviennent durant les six derniers mois de la vie, l’économiste Alain Cotta propose “une sorte d’autorégulation organisée par la société qui créerait une fonction sociale : donner la mort”. »
On n’aurait pas affaire qu’à un débat d’idées de jeunes contre vieux. On parle bien là d’une affaire personnelle, très affective, intergénérationnelle… Et surtout d’une (vieille) idée toute faite : « Que les vieux vivraient grassement aux dépens des jeunes. »
Les stéréotypes ont la dent dure. Et, « la difficulté même à trouver le terme adéquat témoigne du malaise : “vieux”, par opposition à “jeune”, étant presque perçu comme une insulte, le mot est devenu quasiment tabou », souligne M. Pellissier.
Mais qu’est-ce qu’une vieille personne ? Pour le chanteur Jacques Brel, ce sont ces gens « usés à 15 ans ». Pour l’écrivain français Montaigne, la vieillesse débute à 30 ans. Le sociologue Pierre Bourdieu, en traitant de l’âge, est catégorique : il s’agit « d’une donnée biologique socialement manipulée et manipulable ».
De plus, explique Paul Benkimoun du Monde, « année après année, l’Europe, par exemple, réalise des gains de longévité : trois mois d’espérance de vie supplémentaires par an ». Et « seul 17 % des plus de 75 ans (en France) perçoivent l’allocation personnalisée d’autonomie », complète Jérôme Pellissier.
Trois mois par an…
Mathématiquement cela signifie quoi ? Après la cinquantaine, on ne vieillit plus d’une année. À chaque anniversaire, on « perd » une année, puis on « gagne » trois mois. En Europe, vieillir d’une année, en terme réel, ce n’est que vieillir de neuf mois.
En 2013, c’est trois mois de bonus par an. En 2025, sans doute six mois… Jusqu’au jour où, bien évidemment, chaque année ferait gagner une année. Mais est-ce possible ?
La dernière édition du National Geographic parait avec un bébé en Une et titre : This baby will live to be 120* (Ce bébé vivra jusqu’à 120 ans*). L’astérisque à la marge précise : « Ce n’est pas que de la hype. La nouvelle science pourrait mené à de très longues vies. » Ce bébé verra 2100 et bien au-delà.
Mais 2100 n’est pas demain. 2100 a déjà commencé. Le National Geographic fait le portrait de ces vieux qui boudent la retraite.
Salvatore Caruso a 106 ans. Il a toujours habité Molochio en Italie, petit village de Calabria de 2 000 âmes, dont quatre centenaires et quatre autres quasi-centenaires de 99 ans. « Caruso marche seul, n’a pas besoin de lunettes, récite de Dante à haute voix, et adore chanter avec ses petits fils. Ses premiers souvenirs sont des oliveraies qui ornent les terres familiales. Les techniques ont changé, mais il a participé à toute les récoltes depuis sa naissance. »
Très bien : on est à Molochio en Italie. Caruso ne doit pas avoir de souci. Ce sont l’huile d’olive et une activité saine qui sont son carburant. Pas de « tracas » égale longue vie. Les gens des villes ne peuvent pas espérer vivre autant.
Faux, archi faux. « Irving Kahn (106 ans) débute sa carrière en 1928. Il est à ce jour le président de la New York City Investment Advisory and Brokerage Firm. Travaillant cinq heures par jour, il a été appelé le plus vieux professionnel de la finance en exercice ».
D’autres exemples de « vieux actifs » : Jean Daniel, 92 ans, rédacteur en chef du Nouvel Observateur, Emmanuelle Riva, 86 ans, actrice lauréate de d’un César de la meilleure actrice l’année pour Amour, Edgar Morin, philosophe de 91 ans encore et toujours présent sur de nombreux plateaux de télévision, Charles Aznavour, chanteur de 88 ans qui fait toujours de la scène…
Dire que les jeunes ne s’engagent pas à cause des vieux, c’est sous-entendre l’assistanat intergénérationnel. Qu’attend-on pour s’investir ? Qu’il y ait moins de corrompus, que tout soit propre, que nos institutions soient irréprochables, que les personnes âgées décampent pour laisser un monde parfait ?
Le coeur du problème est probablement ailleurs. Pas du côté des boucs émissaires. Ce qu’il faut balayer : l’équation vieillesse = déprime, oisiveté, inutilité… L’idée de la vieillesse ne serait-elle pas une vieille idée ?
Jérôme Pellissier sort une injustice de sa chape de plomb. La société pardonne à la jeunesse, ne transige pas pour les vieux. La jeunesse, souvent, a son excuse. Et la société juge plus facilement : « Puisqu’il est âgé, il doit partir ». Ou encore : « C’est parce qu’il y a trop de vieux que les jeunes ne montent pas ». On entend plus rarement : « C’est parce qu’il n’y pas de jeunes que les vieux restent. » Ces deux logiques sont pourtant les deux faces d’une même pièce.
La fatigue n’est pas le monopole du troisième âge. Ni le passé. N’entend-on pas souvent les jeunes dire qu’ils en ont marre, qu’ils sont blasés ? Ne les entend-on pas dire, forcément, « ça devait être mieux avant » ?
À 92 ans, Stéphane Hessel était-il trop « fatigué » pour publier « Indignez-vous ! », best-seller mondial, source d’inspiration, âme d’une révolte ? « La pire des attitudes est l’indifférence », écrivait-il. C’est peut-être cela la « mauvaise vieillesse », celle qui paralyse et endort. La jeunesse, elle, n’a pas d’âge.