L’Afrique du Sud évoque une multiplicité de langues, de sons, de vécus… Et, une histoire complexe. Comment confluer vers une seule et même littérature ? Comment réconcilier la terre où l’on naît avec la langue du colon, celle que l’on peut connaître sans aimer ? Une rencontre avec les auteurs sud-africains présents dans le cadre de Confluences apporte un éclairage sur la richesse du continent, mais surtout sur la profondeur de la littérature d’un pays porteur d’une africanité particulière.
Ils s’appellent Professeur Keorapetse Willie Kgotsitsile, Mbali Vilakazi, Imraan Coovadia et Mandla Langa. Ces noms ne disent peut-être pas grand-chose, mais ce que révèlent les bruits et couvertures précédant le Salon du livre Confluences, c’est que l’île Maurice, peuplée de toutes parts, vibre toujours et surtout pour ce qu’elle connaît le mieux : l’Europe. C’est une réalité à laquelle l’on est renvoyé en rencontrant les auteurs sud-africains…
Quelles questions poser ? Quel angle aborder ? Parlera-t-on de l’Afrique dans son ensemble, ou spécifiquement de l’Afrique du Sud – lorsqu’on rencontre un auteur français, par exemple, on ne lui demande pas : « Quelle est la situation en Europe ? » Lors de la rencontre avec la presse organisée par la Haute Commission sud-africaine à Port-Louis hier après-midi, l’échange devait progressivement tendre vers le débat identitaire, vers une langue, qu’elle soit anglaise, afrikaans, zoulou, xhosa, entre autres, qui « réconcilie »…
Contexte
D’abord, quelle est cette littérature sud-africaine ? L’on pourrait effectivement évoquer, de prime abord, le contexte d’apartheid, la lutte ou encore Nelson Mandela. Mais il s’agit de plus. L’Afrique du Sud, c’est onze langues officielles ainsi qu’une oeuvre importante de fiction et de poésie en anglais. L’Afrique du Sud, c’est bien sûr l’oeuvre de Rider Haggard et son Allan Quatermain érigé en modèle du gentleman colon. On est alors vers 1880. Olive Schreiner tranche avec cette littérature de conquistador avec The Story of an African farm, véritable travail sociétal datant de 1883. Mais on n’est alors pas encore sorti de la littérature « blanche ».
La littérature « noire » est une histoire récente avec une génération d’écrivains « mission-educated » (éducation de missionnaires) dont un certain « lyrisme » sert à retrouver un passé glorieux. Et d’évoluer progressivement « across the colour line » vers 1926 notamment avec le Turbott Wolfe de William Plomer qui décrit une relation amoureuse mixye. S’ensuivent des mouvements de « black consciousness », puis de répression politique liée à l’apartheid, un contexte qui aura su mêler réalité historique, politique aux scènes du quotidien. La période actuelle se rapprocherait d’un post-apartheid à maturité : devoir de réparation réaliste et ordonné avec « She plays with the Darkness » et « Ways of Dying » de Zakes Mda notamment. Bien sûr, on ne revient pas ici aux classiques mondialement reconnus tels Cry, the beloved country d’Alan Paton ou aux oeuvres du Prix Nobel JM Coetzee (références ici faites à Thomas Thale, chargé de cours en littérature africaine à la Witwatersrand University en Afrique du Sud).
Ponts
Ce type de contexte favorise la réflexion identitaire en littérature. Les ruptures – sociales, linguistiques, tribales, flux migratoires ainsi que les enjeux de la construction d’une nation – rendent la synthèse difficile. Comment unifier la langue du colon et celle de la terre ? Y a-t-il acte politique à choisir une langue plutôt qu’une autre ? Y a-t-il conflit plutôt que « confluences » ? Le Professeur Keorapetse Willie Kgotsitsile, chef de la délégation, répond : « C’est comme n’importe quel pont. Il peut aider les gens à se rencontrer ou à les séparer. Le même pont peut affirmer l’identité. Et tout dépend du regard que l’on porte sur ce pont ; il faut juste réaliser que c’est ce choix qui fait ce que nous sommes. Nous ne sommes pas définis par les autres. (…) C’est l’humanité qui est reflétée dans la langue et la littérature. Comment peut-on dire qu’une humanité vaut plus qu’une autre ? »
Réagissant à une question de The Independent, Mandla Langa abonde dans le même sens : « Autour de la table, nous sommes tous à parler et écrire anglais. Mais est-ce qu’à chaque fois qu’on dit un mot on note : voilà, je parle anglais ? C’est comme le rêve. Au réveil, se dit-on : j’ai rêvé en anglais ? Writing english does not mean conveying englishness. English becomes my english ». La langue maternelle est un berceau identitaire mais il y a aussi nécessité de savoir rendre les autres langues maternelles.
Cependant, pour Willie Kgotsitsile, il est primordial que les jeunes « lisent ce qu’ils connaissent ». Pour lui, on ne peut pas aller à la découverte de la littérature qu’en lisant des histoires qui se rapportent à d’autres réalités. Il faudrait pouvoir « étudier ce qui vient du pays » — chose qui n’est pas commune à Maurice au niveau secondaire. Si nos enfants n’étudient que ce qui vient de l’étranger, « there is no image of themselves of the literature ».
Par ailleurs, « pour revenir au plaisir de lecture, il faut en minimiser l’aspect fonctionnel, ajoute le professeur, on dit toujours de la lecture que c’est un tremplin vers autre chose : un diplôme, un job. Mais il faut lire pour lire. Pour le plaisir, avant tout ». C’est, notamment, le message qu’ils auront transmis aux élèves du St Mary’s College qu’ils ont rencontrés hier matin pour un partage.
Partage : la présence de pointures sud-africaines (voir hors-texte) saura rendre « Confluences » plus africa-centrique. Non pas en montrant les différents aspects du continent, comme notion d’ensemble. L’Afrique du Sud rappelle que l’Afrique est immense, qu’il ne s’agit pas d’une Afrique mais des Afriques. Et surtout, de ces « Afriques du Sud » où confluent, dans la fracture, poésie, romance et politique.