Elle est une centenaire miraculée. Après six mois dans un coma profond et deux ans passé dans une clinique pour des ennuis de santé grave, Soeur Bernardine se réveilla un beau jour comme si de rien n’était. C’était il y a trois ans. Elle n’a aucune séquelle, si ce n’est qu’elle a dû être auparavant amputée du pied gauche. Sa mémoire infaillible n’a nullement été altérée, ce qui lui fait dire que “c’est le talent que Dieu m’a accordé.” Quoi qu’elle a également une bonne vision et une excellente ouïe. D’ailleurs, elle était en pleine lecture d’un texte de pensées lorsque nous l’avons interviewée. Rencontre avec la doyenne de la congrégation des soeurs du Bon et Perpétuel Secours (BPS) à Rose-Hill qui, malgré avoir fêté ses 100 ans le 7 juin, n’a presque pas pris une ride.
De son vrai nom Micheline Mikale, Soeur Bernardine, qui est une férue de lecture, découvre un livret loué à la procure de Sainte Hélène Donne-moi des tes vingts. Âgée de 20 ans précisément, cette institutrice à l’école primaire de Curepipe depuis quatre ans, se sent interpellée. Pour cette Curepipienne, il est clair que cet appel lui est destiné. Son “oui” à Dieu est spontané. “Je ne pouvais quand même pas refusé. C’est le Seigneur qui m’a appelée.” Issue d’une famille catholique pratiquante, Micheline, cinquième d’une fratrie de sept enfants, décide de se consacrer à la vie religieuse. “Ah ben non ! Mes parents n’ont pas accueilli ma décision avec joie. Ils étaient tristes de me voir partir”, confie-t-elle de sa voix forte et enjouée.
Comment choisir la congrégation à laquelle elle souhaitait appartenir ? Comme elle est entourée depuis sa tendre enfance de religieuses du Bon et Perpétuel Secours qui faisaient la classe et s’occupaient des plus pauvres, Micheline, qui avait tant d’amour à donner autour d’elle et avait la vocation d’enseigner, décide d’embrasser la même congrégation.
Elle poursuivra ainsi son oeuvre dans l’enseignement. Elle débute à l’école primaire de Curepipe et sillonnera plusieurs régions de l’île dont celles dites reculées et pauvres telles que Poste-de-Flacq et Chemin-Grenier, mais aussi des villes, notamment à Saint Paul, Belle-Rose, Montagne des Signaux et Belle-Rose.
C’est toujours avec une joie qu’elle s’est acharnée à transmettre son amour. “J’affectionnais particulièrement la classe de troisième car je préparais les élèves à leur première communion”, raconte-t-elle. Celle qui voue une dévotion sans borne à Dieu débutait toujours la classe avec une invocation à l’Esprit Saint. “Il faut toujours demander à l’Esprit Saint de nous guider. Bien sûr que cela aidait les enfants à bien travailler.” Parmi ses élèves, elle compte un recteur du collège St Esprit et avec lequel “ses neveux ont réussi leur Higher School Certificate.”
Elle insiste qu’elle n’a jamais eu de regret d’avoir embrassé la vie de religieuse, bien qu’elle ait été plus d’une fois éprouvée par la maladie. A-t-elle été découragée ? “Non ! Quand on est malade, il faut l’accepter. Que peut-on faire de plus ?” D’ailleurs, elle n’aurait jamais cru qu’elle survivrait à sa maladie, alors de là à atteindre 100 ans, c’est inévitablement “une grâce du Seigneur.”
Elle se souvient d’une anecdote, notamment la fois où elle a contracté la malaria dans les années 1940 alors qu’elle enseignait à Poste-de-Flacq. Elle en était malade pendant quatre longues années. “Cela ne m’empêchait pas d’enseigner. Je me rappelle être partie en pleine classe à 11h pour revenir à 13h poursuivre les cours.” Et où était-elle allée ? “Je suis allée dormir. J’avais de la fièvre”, rit-elle aux éclats.
Suivre le commandement de Dieu a été pour elle le moteur de sa vie. Elle s’est beaucoup investie en donnant beaucoup d’elle même. Pour cela, elle affirme avoir été tout le long inspirée par l’Esprit Saint. La prière pour elle est toujours un besoin quotidien. D’ailleurs, elle a toujours commencé sa journée en allant à la messe du matin car, dit-elle, “la nourriture nourrit le corps mais la prière nourrit l’âme.”
Hormis l’enseignement, elle a servi les plus pauvres notamment en soignant les malades et dans les hospices. “Tenez, une fois on m’avais envoyée à Rose-Hill chez une famille très pauvre. Nous étions pourtant en ville mais j’ai découvert la misère, une misère noire. Il a fallu aider cette famille à sortir de cette pauvreté. Il a fallu tout acheter, riz, lentilles, etc.” Où trouvait-elle l’argent ? “L’argent provenait du couvent et nous avions des dons des bienfaiteurs. Il ne suffit pas seulement de partager la parole mais aussi de mettre la main à la pâte.”
Outre l’enseignement et sa dévotion envers les pauvres et les malades, Soeur Bernardine, qui doit son nom à une religieuse de Rome, s’appliquait à prier, à emmagasiner tout ce qu’elle pouvait lire et faire pousser des plantes curatives qu’elle donnait généreusement. “La camomille, par exemple, est bonne pour la digestion, l’insomnie, les nausées, entre autres. À Belle-Rose, j’en plantais et partageais autour de moi.”
Bien qu’elle n’aimait guère le prénom de Bernardine, docile et douce de nature, elle ne s’est jamais rebellée et a toujours été obéissante. “C’est pour cela que tout le monde m’aime. Ici, on me soigne avec beaucoup d’amour. Je suis toujours dans la joie”, dit celle qui passe ses journées à réciter cette prière : “Je confie le passé à ta miséricorde, le présent à ton amour et l’avenir à ta providence.”
Trois gardes-malades se relaient à son chevet du matin au soir car en raison de son amputation, elle ne peut plus se déplacer seule. Qu’importe, Soeur Bernardine a beaucoup travaillé jusqu’à ses 60 ans, vécu, voyagé et a été gratuitement hébergé à l’étranger. C’est avec sa bonne dose de bonne humeur qu’elle continue son chemin spirituel. Une joie qu’elle transmet encore aujourd’hui à ceux et celles qui lui rendent visite à sa congrégation.