« Ce qui est un peu inquiétant concernant le cancer, c’est qu’on sait que dans les 20 ans à venir, le nombre de cas dans les pays en transition, comme Maurice, doublera », fait ressortir le Pr Jean-Marc Nabholtz, directeur du Département de médecine et directeur de la Division de Recherche clinique au Centre de Lutte contre le Cancer d’Auvergne, en France. Accompagné de son équipe médicale, dont fait partie notre compatriote, le Dr Mohun R K (Kailash) Bahadoor, le Pr Nabholtz était à Maurice dans le cadre d’un congrès international sur le cancer, organisé par la SSR Medical School du 16 au 18 septembre au SSR Medical College à Belle-Rive. Notre interlocuteur insiste sur l’importance de la prise en charge qualitative des patients. Des propositions ont été faites en ce sens au gouvernement par son équipe et lui-même. Rencontre.
C’est sur l’invitation du Dr MRK Kailash Bahadoor, formé à Strasbourg puis à Clermont-Ferrand et membre de son équipe d’oncologie médicale à Clermont-Ferrand, que le Pr Nabholtz a accepté d’effectuer une première visite à Maurice en octobre 2011 pour une évaluation de la situation du cancer à Maurice et réfléchir à un possible nouveau modèle d’organisation de prise en charge des patients mauriciens atteints de cancer. Depuis, le Pr Nabholtz, aussi Professeur de médecine de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), est revenu à cinq reprises à Maurice. Il a ainsi soumis des propositions au gouvernement mauricien pour une meilleure organisation de la prise en charge des patients atteints de cancer dans le pays. « Le Professeur est prêt à venir à Maurice et à s’impliquer dans la durée pour coordonner la mise en oeuvre du projet » nous indique le Dr Bahadoor.
Selon les constats du Pr Nabholtz, « il y a trop peu de spécialistes en oncologie médicale à Maurice pour les traitements médicaux des cancers ». Et d’ajouter : « C’est difficile parce que la radiothérapie n’est actuellement disponible qu’à l’hôpital Victoria pour une population de 1 300 000 d’habitants. C’est insuffisant. Il faut donc d’autres appareils de radiothérapie, mais aussi des équipes médicales pluridisciplinaires autour de la prise en charge thérapeutique du cancer. »
De même, sur le plan universitaire, notre interviewé estime qu’il importe de créer une élite médicale mauricienne. « Il faut faire venir des spécialistes experts de l’extérieur et former des jeunes. » La formation est un enjeu majeur pour qu’à moyen terme, « il y ait une élite mauricienne qui puisse prendre en charge, selon les plus hauts standards médicaux, les patients atteints de cancer à Maurice », souligne le Pr Nabholtz.
Le Congrès international sur le cancer a été organisé pour la première fois par l’établissement universitaire, le SSR Medical College. Y ont participé des conférenciers internationaux d’Asie, des États-Unis, de France, d’Europe, d’Afrique du Sud mais aussi de nombreux médecins mauriciens. Les participants ont eu l’opportunité de faire le point sur l’état de la cancérologie actuelle à l’échelle mondiale, les avancées et les perspectives futures.
Retard à rattraper
S’agissant de Maurice, a été mise en relief l’importance de rattraper le retard en termes de prise en charge globale du cancer. « Nous avons eu plusieurs contacts au niveau gouvernemental et nous avons été impressionnés par la prise de conscience au plus haut niveau de l’État sur la problématique du cancer. En termes de prise en charge thérapeutique, les moyens à disposition et les stratégies de traitement évoluent très vite dans les pays avancés. La population mauricienne doit pouvoir bénéficier de la meilleure prise en charge thérapeutique et qualitative possible. Le gouvernement a pris la mesure de l’importance de rattraper les retards dans ce domaine et d’apporter des solutions concrètes dans la prise en charge des patients mauriciens atteints de cancer », indique le Pr Nabholtz.
Selon le médecin, toujours dans l’optique d’une prise en charge de qualité, deux choses font principalement défaut à Maurice au niveau de l’oncologie : des structures plus modernes et des médecins. « Il faudrait une spécialisation plus variée de la prise en charge. Les médecins doivent travailler ensemble parce qu’aujourd’hui, pour décider d’un traitement pour un ou une patiente, on doit se référer à ce que l’on appelle une décision multidisciplinaire comprenant l’avis des chirurgiens, des radiothérapeutes, des oncologues médicaux, des radiologues, des anatomopathologistes et des généralistes etc. C’est au sein de ces réunions de concertation pluridisciplinaires que sont prises les décisions thérapeutiques les plus adaptées à chaque patient et ce en conformité avec les standards internationaux. »
Si le professeur de médecine de UCLA ne dispose pas de statistiques précises quant au nombre actuel de patients atteints de cancer à Maurice, il nous en donne une idée : « Au niveau international, des organisations comme l’OMS travaillent sur l’incidence dans les pays en transition. Ce qui est un peu inquiétant, c’est qu’on sait que dans les 20 ans à venir, avec l’espérance de vie qui augmente — le cancer, c’est souvent une maladie qui apparaît plus tard dans la vie — le nombre de cas dans
les pays comme Maurice va doubler. » D’où l’importance, insiste-t-il, de l’amélioration de la prise en charge qualitative par notamment un dépistage et un diagnostic précoces.
Projet ambitieux
Le Pr Nabholtz tient toutefois à préciser que le nombre de cancers a augmenté de manière générale et pas seulement à Maurice. En cause : selon lui, « l’amélioration du niveau socio-économique, avec pour corollaire, l’espérance de vie qui augmente. La conséquence est que comme les gens vivent plus longtemps, le nombre de cancers augmente. Parallèlement, le style de vie s’est amélioré et donc les facteurs de risques augmentent. Par exemple, en mangeant plus, les gens prennent plus de poids. Et on sait que la graisse sécrète des oestrogènes, ce qui facilite la survenue de cancer du sein ».
Le Pr Nabholtz indique que son équipe et lui-même travaillent actuellement sur un projet global et ambitieux de prise en charge des patients atteints de cancer à Maurice. « Le plan gouvernemental 2012-2015 avait fait une mention particulière au cancer et suggérait des pistes à suivre. Les choses sont en train d’avancer à ce niveau. Ce qui m’impressionne, c’est l’évolution des prises de conscience. »
S’agissant des avancées médicales dans le domaine de l’oncologie, le Pr Nabholtz indique qu’actuellement, « on est rentré dans l’ère de la biologie et on voit apparaître de plus en plus des traitements ciblés qui sont indispensables pour des types tumoraux spécifiques des cancers du sein, du poumon, du colon, etc. Des avancées majeures sont déjà disponibles. À Maurice, elles commencent à arriver ». Toutefois, la prise en charge qualitative du
cancer à Maurice, observe-t-il, « se situe à un niveau plus bas que celui des pays les plus développés. L’objectif est donc de mettre en place une organisation complète autour du cancer avec des mesures, des moyens, des structures et des ressources humaines qui permettront dans les années à venir d’aligner le pays sur les plus développés pour le plus grand bénéfice de sa population. Cela ne pourra toutefois se faire du jour au lendemain, mais c’est possible ».
L’équipe du Pr Nabholtz ayant participé au Congrès international était constituée de six professionnels du cancer aux sous-spécialités différentes. Suite à l’invitation de ce dernier et du Dr Bahadoor, le sénateur John Crown, directeur du département d’oncologie à l’University College de Dublin (Irlande), ainsi que le Pr Nicolas Magné, professeur de médecine en radio-oncologie à l’Université Jean Monnet, à Saint-Étienne (France), ont apporté leur concours au SSR Medical College afin que ce symposium sur le cancer soit une réussite.