Le ministère de l’Agro-industrie envisagerait sérieusement une nouvelle campagne d’abattage de la chauve-souris frugivore endémique de Maurice cette année. Une troisième du genre qui aura des effets néfastes sur la population de l’espèce car, il y a deux mois, son statut est passé de “vulnérable” à “en danger” sur la liste rouge de l’Union Internationale de la Conservation de la Nature (UICN). Un nouvel abattage rapprocherait davantage cette espèce endémique de l’extinction.

“Nous serons la risée du monde entier avec ce nouvel abattage”, fustige Vincent Florens, Associate Professor en Écologie à l’Université de Maurice. “Avec l’abattage, nous allons voir s’éteindre la Mauritian Fruit Bat, tout comme le dodo”, estime pour sa part Meera Appadoo, membre de la plateforme Save our Mauritian Bats. “Il n’y a aucun endroit au monde où l’abattage de chauves-souris a résolu le problème de production de fruits”, ajoute Vikash Tatayah de la Mauritian Wildlife Foundation. Ces trois écologistes se disent inquiets qu’un nouvel abattage ne vienne condamner la Mauritian Fruit Bat – aussi appelée Flying Fox et Roussette noire – à l’extinction.
Irresponsable.

Du côté du ministère de l’Agro-industrie, on ne confirme cependant pas l’information. La réponse qui nous a été donnée est que “le ministère examine toutes les options pour protéger les planteurs de fruits ainsi que pour conserver la chauve-souris endémique. Le Bird Net Scheme a déjà été initié avec les planteurs qui sont encouragés à acheter des filets à des prix subventionnés afin de protéger leurs fruits.” Mais, de source sûre, nous savons que des réunions ont déjà eu lieu entre les différents stakeholders et que la décision de procéder à un nouvel abattage a déjà été prise.
Pour comprendre le danger qui guette les chauves-souris, il faut comprendre leur fragilité en matière de survie. Comme le font ressortir les scientifiques, le moindre cyclone peut réduire la population du mammifère volant de 50 %. Ajouté à cela le fait qu’une femelle ne peut avoir qu’un bébé par an, il est clair que la population aura du mal à s’en remettre. Avec une population estimée à 63 000 chauves-souris, on comprend vite que l’espèce peut s’éteindre très vite, d’autant plus qu’elle sera réduite de nouveau après l’abattage.
Échecs.

Au vu de tous les éléments relatifs, ce nouvel abattage prévu va à l’encontre du bon sens. Premièrement, les deux premiers abattages ont été des échecs. Le but premier avancé par les autorités pour justifier ces abattages, c’est-à-dire une meilleure production fruitière, n’a pas été atteint. En effet, les chiffres sont parlants. La production fruitière de 2017 était nettement inférieure à celle de 2016. On a produit 400 tonnes de litchis en 2017 comparés aux 2 700 tonnes de 2016, 400 tonnes de mangues au lieu de 1 150 et 20 tonnes de longanes au lieu de 85 tonnes. “Les planteurs vont croire que le gouvernement fait quelque chose pour eux mais ils vont au-devant de grosses déceptions. Les deux abattages n’ont pas permis d’augmenter la production fruitière. Ils vont refaire la même chose en espérant un résultat différent, ça n’a pas de sens”, soutient Vincent Florens. Sachez d’ailleurs que la Food and Agricultural Research & Extension Unit (FAREI) attribue cette faible production fruitière à des facteurs météorologiques.

Il faut savoir que d’autres solutions existent pour empêcher les chauves-souris ainsi que d’autres espèces comme les oiseaux d’affecter la production fruitière. Certes, les filets sont la première à laquelle pensent les autorités, mais c’est la façon de les installer qui semble poser problème. “Il faut non seulement accorder des subsides, mais aussi donner des démonstrations et de l’assistance aux planteurs pour l’installation des filets. Il faut aussi leur montrer comment élaguer les arbres et les encourager à ne pas les laisser atteindre des tailles trop importantes”, explique Vikash Tatayah.


De “vulnérable” à “en danger”

Un nouvel abattage risque de précipiter la chauve-souris frugivore endémique vers l’extinction. C’est du moins ce qu’affirment les scientifiques eu égard aux dernières recherches effectuées. Il y a deux mois, l’Union Internationale de la Conservation de la Nature a changé le statut de la Mauritian Fruit Bat sur la liste rouge des espèces proches de l’extinction. Ainsi, l’espèce est passée du statut de “vulnérable” à “en danger”. Une déclassification qui indique que l’espèce se rapproche lentement mais sûrement de l’extinction. “On est en train de faire fi de tout ça. On a l’impression de parler à un mur quand on essaye de raisonner les autorités”, dit Vincent Florens.


Braconnage

Lors des deux premiers abattages, le braconnage est monté en flèche. Selon Vincent Florens, la population a eu le mauvais message lorsque les autorités ont procédé à l’abattage de chauves-souris. Ainsi, certains en ont profité pour pratiquer la chasse illégale afin de vendre de la chair du mammifère. “En général, on parle de 3 000 chauves-souris victimes de braconnage par an. Ce chiffre a doublé, voire triplé quand les autorités ont enclenché l’abattage.” Meera Appadoo fait le même constat et avance que beaucoup de personnes ont torturé des chauves-souris. “On a vu des gens sur Facebook qui mettaient en vente de la viande de chauve-souris avec des photos à l’appui. On a eu beaucoup d’appels, on voyait des gens qui frappaient des chauves-souris avec des bâtons. On leur arrachait les ailes, on a dû aller sauver des chauves-souris même si on n’est pas formé pour ça.”


Prolifération de singes

Si on a tendance à diaboliser la chauve-souris, il faut savoir que les singes sont bien plus destructeurs. La population de cette espèce exotique a d’ailleurs grandement augmenté ces dernières années. “On a remarqué qu’il y a beaucoup plus de singes ces derrières années dans le parc national et dans les autres forêts. Nous recevons aussi des plaintes de la part du public presque chaque semaine, disant que des singes s’approchent des habitations. C’est probablement dû au fait qu’il y a moins de captures de singes et qu’il n’y a pas eu beaucoup de cyclones ces dernières années”, indique Vikash Tatayah. Il souligne que ces animaux posent un problème dans le travail de conservation. “C’est un animal assez destructeur de par son comportement, il se nourrit de fruits de plantes endémiques. Il peut arracher une branche entière pour cueillir un fruit. Il va cueillir des fruits verts également qu’il va jeter ensuite. Les singes ont une préférence pour les germes de fruits, ce qui rend la germination impossible. Ils détruisent des nids d’oiseaux endémiques, mangent leurs œufs ainsi que les oisillons. Parfois, ils s’attaquent aux oiseaux adultes également.”
Du côté du ministère, on avance qu’on travaille sur une stratégie pour contrer la prolifération de singes dans les forêts. “La capture et la stérilisation sont des options qui pourraient être utilisées pour essayer de réduire la population de singes.”