Quatre ans après l’élaboration d’un Food Security Plan, les risques d’une nouvelle crise alimentaire sont toujours présents. Car même s’il y a eu quelques progrès, particulièrement dans le domaine de l’agriculture, le pays est encore dépendant de l’exportation à 70 %. La grande volatilité du prix des matières premières sur le marché mondial peut provoquer une pénurie dans les pays vulnérables comme Maurice. Éric Mangar, du Mouvement pour l’Autosuffisance Alimentaire, craint même un futur embargo sur des produits de première nécessité comme le riz.
Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), en 2013, la pénurie et les prix du riz pourraient atteindre les niveaux de 2007 et 2008. Il est prévu que le prix des céréales, dont le riz, augmente de 20 % d’ici l’année prochaine. Rien qu’en juillet 2012, les prix de l’alimentation ont grimpé de 6 %. Par ailleurs, le département américain de l’Agriculture a publié un communiqué de presse le 10 août, annonçant que les récoltes de maïs étaient les plus faibles depuis 17 ans. Le même communiqué soulignait que les prix étaient en hausse. Dans une telle conjoncture, les quelque 17 millions de tonnes de riz stockées dans plusieurs régions en Thaïlande, selon la politique du nouveau gouvernement, pourraient voir leur valeur doubler ou tripler…
Devant un tel tableau, Maurice, petit pays de l’océan Indien, pourrait connaître des difficultés pour concurrencer les grands blocs sur le marché. C’est ce que pense Éric Mangar, du Mouvement pour l’Autosuffisance Alimentaire (MAA). « La guerre du riz est déjà en place. Les riz de la Thaïlande et du Vietnam sont actuellement très sollicités par des pays comme la Chine et l’Inde. Jusqu’ici, nous avons toujours acheté nos riz à travers des firmes privées de l’Inde et du Pakistan. Dans une période de crise, il n’est pas impossible que ces pays mettent un embargo sur le riz. » Pour s’en sortir selon lui, Maurice devra capitaliser sur la régionalisation, à travers des blocs économiques comme la SADC ou le COMESA. « Maurice devra consolider ses atouts dans la région en se tournant vers les marchés de Madagascar, du Mozambique ou du Zanzibar. L’Afrique a presque doublé sa production de riz ces dernières années. »
De même, rappelle Éric Mangar, tout passe aujourd’hui par la Bourse de Chicago. « Le prix des matières premières continue à augmenter sur le marché mondial. On peut subir à n’importe quel moment, les caprices de la volatilité des prix, provoquant des pénuries. » Ce qui mène l’agronome à dire que même si Maurice a une économie en progrès, elle reste très vulnérable sur la sécurité alimentaire. « Nous devons rester très vigilants. »
Terres agricoles en baisse
En 2008, en pleine crise alimentaire, un Food Security Plan avait été élaboré et un Food Security Fund mis sur pied. Malheureusement, quatre ans après, que très peu de projets ont été concrétisés. « Il y a eu des efforts en ce qui concerne l’autosuffisance en pomme de terre, mais nous dépendons toujours de l’importation pour les semences. Par ailleurs, nous continuons à perdre quelque 2 000 hectares de terres agricoles cédées au foncier chaque année. Cela va causer un gros problème à l’avenir. »
Éric Mangar regrette qu’il n’y ait pas eu suffisamment de volonté politique pour appliquer les projets du Food Security Plan. De même, dit-il, le système en place a considérablement ralenti le processus de la sécurité alimentaire. « Les structures supposées mettre en oeuvre les projets n’y parviennent pas. Il faut restructurer les organismes comme l’AREU ou la FARC pour leur permettre de développer des filières. »
En l’absence de filière, ajoute l’agronome, il sera très difficile de trouver des solutions. « Pour la pomme de terre, par exemple, il existe une filière à travers le Marketing Board où l’on peut faire le suivi. Mais pour la viande et le lait, une telle structure n’existe pas. C’est pour cela, par exemple, que nos éleveurs de porc sont aujourd’hui affectés par les importations de l’Afrique du Sud. »
Éric Mangar cite en exemple, La Réunion, où il existe une filière pour le lait et la viande, ce qui permet aux producteurs de voir les problèmes et surmonter la concurrence. « Si on met des filières avec des personnes concernées, cela permettrait d’accorder leurs violons et de trouver des solutions. »
Valeur du jour, le pays reste dépendant de l’importation pour de nombreux produits agricoles qui auraient pu être cultivés sur place. Si la production de la pomme de terre s’élève à 20 000 tonnes par an, atteignant presque l’autosuffisance, celle du maïs, par exemple, se limite à 500 tonnes, alors que la demande est dix fois supérieure. Il faut savoir que la production du poulet, pour laquelle Maurice est pleinement autosuffisante, dépend grandement de l’importation du maïs.
Selon les chiffres du rapport de l’Agricultural and Fish Production de Statistics Mauritius, la production du poulet a augmenté par 0,9 % en 2011, comparé à 2010, passant de 46 600 tonnes à 47 000 tonnes par an. Toutefois, l’indice des prix pour le premier trimestre 2012 affiche une hausse de 2 % en raison du prix de la nourriture sur le marché.
En ce qui concerne les oignons, Maurice n’en produit que 6 000 tonnes annuellement alors que la consommation est de 16 000 tonnes.
Le même rapport de Statistics Mauritius note également que la superficie des terrains consacrés aux food crops a diminué de 2,7 % entre 2010 et 2011. Elle est passée de 7 570 hectares à 7 364 hectares.
L’élevage stagne
En ce qui concerne l’élevage, Éric Mangar note que ce secteur stagne, alors que les producteurs locaux auraient pu bénéficier de plus de soutien pour accroître leur capacité de production. À titre d’exemple, la production de boeuf (incluant Rodrigues) a diminué de 7,8 % de 2010 à 2011. Elle est passée de 2 194 tonnes à 2 023 tonnes par an. Il faut savoir que le boeuf local ne constitue que 6,7 % de la consommation totale.
La production de cabri et de mouton a également diminué de 8,8 %, soit de 63 tonnes à 62 tonnes entre 2010 et 2011. En revanche, la production de porc a augmenté de 4,3 %, soit de 623 tonnes à 650 tonnes.
Toujours selon Statistics Mauritius, la production de poisson en général a aussi connu une légère baisse (-2,5 %), passant de 5 547 tonnes en 2010 à 5 411 en 2011. Il y a toutefois une différence entre les prises pour la pêche artisanale qui a connu une augmentation, soit de 2 104 tonnes en 2010 à 2 183 tonnes en 2011, alors que la pêche sur les bancs a accusé une baisse, passant de 3 443 tonnes à 3 228 tonnes.
En ce qui concerne les prix, le Producer Price Index du premier trimestre de 2012 enregistre une hausse 3,6 % pour les Animal Products ; 7,6 % pour les fruits et 2,2 % pour les légumes. Comparé aux chiffres de 2011 pour la même période en 2011, l’indice des prix affiche une hausse de 7,4 %.
Mais la faible production locale n’est pas le seul facteur de la vulnérabilité de Maurice concernant la sécurité alimentaire. Éric Mangar fait ressortir que les consommateurs mauriciens suivent de plus en plus la tendance mondiale pour les produits de transformation. Or, ces produits ont un coût élevé qui fait monter en flèche la valeur de l’importation. « En réalité, lorsqu’on achète un produit transformé, on ne paye que 15 % pour le produit lui-même. 40 % du coût concerne la transformation et 45 % pour la distribution. Malheureusement, nous sommes dans un système alimentaire mondial où tout est industrialisé. »
Tout ceci, ajoute Éric Mangar, ne se limite pas à la simple question d’alimentation. « La façon dont les gens mangent contribue à un mouvement financier dans le monde. »
Avec la crise économique qui bat son plein, Éric Mangar est d’avis que les autorités devraient commencer à prendre au sérieux la vulnérabilité de Maurice sur le plan alimentaire. Avec les coalitions des grands pays pour le commerce de l’alimentation, « tolérée par l’Organisation mondiale du commerce », il deviendra de plus en plus difficile pour Maurice d’être compétitive sur le marché, prévient-il.