Deux événements majeurs marquent cette année le cinquantenaire de l’Union africaine (l’OUA jusqu’en 2001) – l’assemblée extraordinaire de l’organisation qui a eu lieu le 25 mai dernier dans la capitale éthiopienne et le sommet qui se tiendra début décembre à Paris sous l’égide de la présidence française sur la paix, la sécurité et le développement en Afrique. Que l’économie du continent dans son ensemble connaît une croissance remarquable (5,5% en 2013, selon le FMI) – quelques pays africains comptent actuellement parmi les économies les plus dynamiques au monde – ne peut être occulté. Ainsi, si la progression vers les objectifs du Millénaire pour le développement s’est accentuée ces dernières années, force est de constater cependant que des dizaines, voire des centaines de millions d’Africains, ne bénéficient pas toujours du fruit de ce développement. Un tiers de personnes les plus pauvres de la planète vivent en Afrique subsaharienne, région qui compte six des dix pays les plus inégalitaires au monde. Or, les inégalités demeurent une des causes principales de l’inaccessibilité de la richesse aux couches défavorisées d’une population. Il est évident qu’une telle situation ne fait que nuire à la stabilité sociale et les émeutes de la faim de 2008 sont encore vives dans nos mémoires.
 Deux facteurs majeurs minent le développement harmonieux de l’Afrique et sa population dans son ensemble : l’absence des normes de la bonne gouvernance et les crises internes et conflits frontaliers qui font rage dans plusieurs pays et régions du continent. D’où la pertinence de la conférence de Paris de décembre prochain. En effet, au cours des 50 dernières années, l’Afrique a connu près de 180 coups d’État et une trentaine de conflits majeurs. En RDC, par exemple, depuis le Katanga au Zaïre dans les années 60, c’est le Nord Kivu qui est en guerre aujourd’hui car ses immenses ressources minières sont hautement convoitées par les pays riverains. Les derniers coups d’Etat en République Centrafricaine, au Mali, de surcroît en guerre contre le mouvement indépendantiste MNLA et les groupes rebelles des Touaregs dans le nord, la situation politique confuse et potentiellement explosive à Madagascar ainsi que les rivalités entre clans ethniques et religieux et intérêts divergents dans de nombreux pays sont indicateurs de toute la peine qu’éprouve la démocratie à s’implanter sur le continent.
 La question que l’on se pose : l’Afrique est-elle prête aujourd’hui à se débarrasser du despotisme, de l’instabilité chronique mais aussi de la corruption ambiante et toute forme de malversation afin de convaincre la communauté internationale et d’attirer, par conséquent, des investissements étrangers massifs, si essentiels à son épanouissement ? Il n’est un secret pour personne qu’avec la complicité des dirigeants et fonctionnaires véreux, le potentiel du continent est affaibli par l’hémorragie des capitaux, souvent liée à l’évasion fiscale et la manipulation des prix de transfert par les sociétés pétrolières, gazières et minières. Selon les estimations, l’Afrique perdrait jusqu’à 200 milliards de dollars par an dans le cadre des flux illicites de capitaux. En comparaison, l’aide publique au développement (APD) reçue paraît totalement dérisoire. Certes, au-delà de la crise économique et financière, les pays donateurs ont toujours exprimé une certaine lassitude et n’ont pas toujours respecté leur engagement à l’égard des États les plus pauvres mais il convient, d’autre part, de reconnaître que les résultats de l’APD, dans la pratique, ne sont pas toujours palpables.
 Le Japon a, lors de la conférence de TICAD-V le 2 juin dernier, promis à l’Afrique subsaharienne une enveloppe à la hauteur de 750 millions d’euros mais beaucoup d’observateurs sont d’avis que les pays développés rendraient un service beaucoup plus rationnel au continent s’ils travaillaient de concert avec les leaders locaux mais aussi les dirigeants des milieux économiques et de la société civile afin d’élaborer avec eux des solutions durablement efficaces. De ce même point de vue, l’annulation totale de la dette des pays pauvres pourrait se solder par un échec retentissant. La présidente du Brésil, Dilma Rousseff, a, lors du sommet anniversaire du 25 mai dernier, promis de rayer $ 750 millions de dettes des pays africains. Or, tout en ruinant les efforts de bonne gestion mis en place par quelques nations vraiment décidées à s’affranchir de la tutelle financière de l’occident, ce geste de bienveillance serait néanmoins susceptible de récompenser les États corrompus qui se complaisent dans une telle situation.
 L’Afrique possède une richesse immense mais nous assistons aujourd’hui – comme c’était d’ailleurs le cas hier également – à une ruée sur ses ressources naturelles qui rappelle l’époque de la révolution industrielle en Europe. Ce qui met hors d’atteinte son indépendance économique. Plus de 40 ans après le mouvement de la décolonisation, le continent est à un tournant de son histoire et se doit de prendre en main son propre destin. Pour un essor durable et partagé, il est temps que le concept du panafricanisme soit traduit dans la pratique.