Alors que la mondialisation prône l’ouverture des frontières commerciales et une politique de libre échange entre États, les frontières géographiques de l’Europe, elles, se ferment et se consolident chaque jour, brisant le rêve des milliers d’immigrants, particulièrement africains, qui fuient la misère de leurs pays au risque et péril de leur vie. La faim et la pauvreté sont un scandale de notre temps, pourtant environ 2 milliards d’habitants de la planète en sont touchés dans la quasi-indifférence et la résignation du reste de la population globale. D’ailleurs, beaucoup de pays donateurs n’ont même pas respecté leur engagement pris à Nairobi le 27 juillet dernier par rapport à l’urgence humanitaire dans la Corne de l’Afrique où, depuis des décennies, sévit une famine chronique. Si le continent a pu mobiliser $350 millions lors de la conférence de l’Union africaine à Addis-Abeba le 25 août 2011 – sommet malheureusement boudé par la plupart des chefs d’États africains –, plus d’un milliard de dollars restent à trouver et entre-temps, la famine s’est déjà étendue à 6 des 8 régions de la Somalie, faisant des centaines de victimes chaque jour, majoritairement des enfants.
S’il est vrai que la disponibilité et, par conséquent, les prix des denrées alimentaires sont tributaires des conditions climatiques – sécheresses, inondations, incendies, etc –, force est de constater, toutefois, que la spéculation sur les matières premières agricoles ainsi que les réserves que certains pays ont constituées ont, dans une mesure non-moins importante, provoqué la flambée des cours de ces produits sur les marchés mondiaux. Avec les prix du blé et du maïs qui ont déjà atteint des nouveaux sommets par rapport à l’an dernier, le World Food Price Index a connu une augmentation de 15% durant le premier trimestre de cette année – une indication que des millions de personnes sont encore tombées sous le seuil de subsistance ces derniers mois. La garantie de la sécurité alimentaire étant un problème éminemment politique, l’on se demande comment les spéculateurs qui, en empochant des centaines de millions de dollars, peuvent-ils agir en toute impunité alors qu’ils contribuent à semer la désespérance au sein de cette section la plus vulnérable de la population de la planète, dont la majeure partie vit dans les pays en développement. De tels actes auraient dû être décrétés crime contre l’humanité, jugés par la Cour pénale internationale et leurs auteurs, passibles de lourdes peines de réclusion criminelle.
La situation de précarité aujourd’hui est d’autant plus aiguë que la crise de la dette publique entraîne inexorablement une baisse conséquente des revenus d’exportation, des recettes fiscales et une réduction inquiétante des réserves des pays. Ainsi, les ressources affectées aux services sociaux comme la santé et l’éducation qui occupent une place primordiale dans la lutte contre la pauvreté sur le continent africain connaissent indéniablement des coupes significatives. D’ailleurs, la FAO note avec regrets que l’engagement pris en juin 2008 par la communauté internationale à Rome de réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim d’ici 2015 ne sera tout simplement pas respecté. Par rapport à la crise financière, la famine ne représente, manifestement, que le cadet des soucis des pays développés, plus enclins à sauvegarder leurs intérêts politiques et géostratégiques. Les États européens accordent 159 milliards d’euros pour sauver la Grèce alors que Barack Obama présente un plan pour l’emploi de $ 447 milliards pour doper l’économie américaine.
Beaucoup d’observateurs attribuent l’accroissement des inégalités sur le plan global à une « mondialisation sans foi ni loi » qui a été instaurée en 4e vitesse au milieu des années 90 par les États occidentaux dans le sillage d’un grand chamboulement idéologique et politique dans le but d’entraver toute tentative d’un retour en arrière après le démantèlement du bloc de l’est et qui met aujourd’hui en concurrence tous les pays indistinctement, riches et pauvres, puissants et faibles, aux moyens de production foncièrement inégaux, sur un pied d’égalité selon le principe de la réciprocité et où la règle du jeu se prénomme compétitivité et productivité. C’est, effectivement, une prédominance de la loi de la jungle et tous ses effets corollaires sur la société qui en ont finalement émergé qui sont à l’origine du concept de la « démondialisation » mais aussi de celui du « juste échange » à la place du libre échange, du « bouclier social » à la place du bouclier fiscal qui font leur apparition dans la primaire socialiste en France pour la désignation d’un candidat à la présidentielle de mai 2012.
Par ailleurs, toutes les bonnes volontés qui s’expriment dans les forums internationaux pour l’établissement d’un nouvel ordre social mondial plus juste et équitable ne ressemblent qu’à de la poudre aux yeux. La nouvelle patronne du FMI, pourtant solidement ancrée à droite, parle de sa préférence pour un libéralisme modéré à la place de l’ultra libéralisme ; les ministres de l’Agriculture du G20 ont même adopté en juin dernier à Paris un plan d’action visant à garantir l’indépendance alimentaire des pays pauvres et à lutter contre la spéculation sur les matières premières. Or, dans le concret, tout n’est que du wishful thinking. Rien n’a changé. Entre-temps, la Corne de l’Afrique ne cesse de compter ses morts. Et le scandale continue…