Le pays vit depuis le 14 avril une ébullition de l’échiquier politique avec de fortes doses d’émotions, de passions et de suspense. On trouve pêle-mêle colère profonde, incompréhension, indignation, réalisme froid, calcul cynique, dégoût, aveuglement partisan etc. Et ce n’est que le début d’un processus qui va durer jusqu’aux prochaines législatives. Serait-on au début d’un nouveau fameux cycle de 40 ans ?
2010-2014… “koz koze” pa fini
Remontons à 2010 pour suivre l’évolution du jeu de combinaisons et permutations entre les forces politiques. Après une période de « koz koze » entre N. Ramgoolam et P. Bérenger, c’est finalement avec le MSM que le PTr a conclu une alliance pour les législatives de 2010 avec comme grand sacrifié R. Sithanen. L’Alliance PTr-MSM-PMSD remporte ces élections. Quelque temps après, autour de l’affaire Medpoint, le MSM quitte le gouvernement. Auparavant, le MMM avait sévèrement critiqué le MSM et Pravind Jugnauth sur l’affaire, critique résumée dans le slogan « zot mem aste… zot mem vande ». Après le départ du MSM du gouvernement, P. Bérenger arrive à convaincre Sir Anerood Jugnauth (SAJ) de démissionner de la Présidence pour se jeter de nouveau dans l’arène. Le Remake 2000 prend naissance avec pour objectif de provoquer la chute du gouvernement. Le Premier ministre parvient à se maintenir au pouvoir avec le soutien de deux élus du MSM. Le PTr-PMSD perd les municipales de 2012, mais la victoire du Remake 2000 est en deçà des attentes. Commence quelque temps après la saga du « on, done, gone » du Remake 2000.
SAJ prend pour cible N. Ramgoolam qui, par moments, donne des signes de sérieuse nervosité, voire de panique. Et ce dans un climat où s’enchaînent les affaires et les scandales. « Move soy lor gouvernma », est-on tenté de dire ! Il se chuchote que déjà en 2012, le “koz koze” rouge-mauve, qui n’a jamais cessé, était arrivé à un accord PTr-MMM autour d’une formule semi-présidentielle. Mais N. Ramgoolam s’était ravisé devant l’opposition de ses principaux lieutenants. Et en début de cette année le pays assiste au « mauvais cinéma » de Xavier-Luc Duval qui a comme conclusion le « lev pake reste ». Depuis, tout semblait indiquer que les blocs politiques qui allaient s’affronter aux législatives étaient constitués avec le Remake 2000 confiant d’une victoire très confortable et un N. Ramgoolam conscient que la partie allait être très difficile avec le seul PMSD comme allié. Casser le Remake était devenu sa seule priorité.
Coup de tonnerre
Il avait une carte maîtresse à jouer : la réforme électorale. Et il la joue finement et magistralement le 25 mars avec le consultation paper sur la réforme électorale. Trois semaines après, soit le 14 avril, les choses s’accélèrent avec « l’extrême irritation » du MMM sur la stratégie de défense de P. Jugnauth dans l’affaire Medpoint. Le lendemain 15 avril, le Premier ministre ajourne le parlement jusqu’au 13 mai. Le meeting du 1er mai du Remake 2000 est en suspens et le bureau politique du MMM du mercredi 16 avril est appelé à se prononcer dessus. Les discussions sont vives et dehors la tension est forte avec des militants qui crient leur colère. Après le bureau politique à la rue Ambrose à Rose-Hill, Paul Bérenger se fait huer et traiter de « vander ». Jeudi 17 avril durant trois heures N. Ramgoolam et P. Bérenger parlent de réforme électorale, de 2e République. N. Ramgoolam annonce un quasi-accord sur la réforme et la préparation d’un projet de loi. Le MSM quant à lui calme le jeu. Le MMM tient son comité central le samedi qui suit pour ratifier la décision de ne pas tenir de meeting conjoint. P. Bérenger annonce à la place la tenue d’une assemblée des délégués pour le 1er mai. Le MSM refuse de prendre la responsabilité de casser le Remake et prépare un rassemblement au N° 7 avec SAJ pour le 30 avril. La deuxième réunion N. Ramgoolam-P. Bérenger (NCR-PRB) se termine par des désaccords « fondamentaux » sur la deuxième république avec pour conséquence qu’il n’y a pas de discussions sur l’alliance PTr-MMM. On est back to square one.
Dans l’opinion et chez les militants du MMM et du MSM, P. Bérenger a perdu beaucoup de crédibilité. On dit qu’il est un homme sans parole et sans principe, autoritaire, allergique à la critique. Tout un courant de l’opinion trouve qu’il a redonné du sérum à N. Ramgoolam. La manière de faire de P. Bérenger a provoqué aussi une vague de sympathie envers SAJ. Il y a quasi-unanimité chez les observateurs pour dire que N. Ramgoolam s’est révélé fin stratège et est redevenu le maître du jeu. Devant la vague d’indignation, P. Bérenger s’efforce dans un premier temps de calmer le jeu en expliquant que la réforme électorale, la deuxième république et une éventuelle alliance PTr-MMM ne sont pas liées. Chaque chose en son temps insiste-t-il pour finalement lâcher l’idée d’une éventuelle alliance avec le PTR après le bureau politique du 22 avril, qui a été précédé de la démission d’Ivan Collendavelloo de toutes les instances du MMM. Après la deuxième réunion NCR-PRB marquée par les désaccords, N. Ramgoolam devient le grand gagnant – il a cassé le Remake sans faire de concession – et P. Bérenger est le grand perdant.
La problématique de la démocratie politique
Moyennant des ajustements sur le niveau du seuil d’éligibilité qu’il faut baisser et le nombre d’élus à la proportionnelle ainsi que son mode de désignation, il faudrait avancer avec la nécessaire modernisation de notre système électoral. Vivement que le projet de loi soit voté dans les meilleurs délais. La deuxième république s’inscrit dans le processus d’un approfondissement de la démocratie. Les points forts sont entre autres le mode d’élection du président de la république, le partage des pouvoirs entre le premier ministre et le président en vue d’un meilleur équilibre démocratique, le financement des partis politiques. Il faudrait aussi inclure le principe référendaire et d’autres mécanismes de contrôle pour veiller à ce qu’il n’y ait pas de perversion du rapport mandants-mandatés. La deuxième rencontre entre N. Ramgoolam et P. Bérenger a eu lieu le jeudi 24 avril. Assistons-nous ces jours-ci à une énième partie de poker menteur ? Qui des deux a piégé l’autre ? C’est la question ! Cela conduit aux options d’alliances possibles pour les prochaines législatives. Après l’échec de la réunion du 24 avril les configurations théoriques à ce jour sont les suivantes.
Une lutte à trois PTr & PMSD – MMM – MSM ; une alliance PTr-MMM-PMSD v/s MSM (c’est l’option qui semblait jusqu’au 24 avril avoir les faveurs de N. Ramgoolam et de P. Bérenger). Il ne faut pas rule out cette option. Et si le désaccord du 24 était une mise en scène – le temps pour les deux leaders de consolider et conforter leurs bases respectives ? Il ne faut non plus écarter totalement l’option d’une alliance PTr-MSM-PMSD (Bleu-Blanc-Rouge) vs MMM comme en 2010 ! Et la dernière en date qui revient sur le tapis est un Remake 2000 revisited !
Opportunisme, sagesse et avenir
P. Bérenger pense depuis quelque temps à la pérennité du MMM et à l’héritage qu’il laissera au pays. Cela passe selon lui par une réforme électorale. Pour les prochaines élections il n’a cessé d’évoquer l’option de se présenter seul aux élections mais réalisme oblige, il a travaillé pour une alliance avec le PTr dans le cadre du projet d’une nouvelle république axée entre autres sur le partage de pouvoirs entre le premier ministre et le président. Le Remake 2000 n’aura été pour lui qu’un moyen pour faire pression sur N. Ramgoolam. Beaucoup a été dit sur la motivation de chacun des deux hommes. Un courant dans l’opinion pense qu’ils sont à la recherche d’un arrangement opportuniste pour bien terminer leurs carrières. Mais il y a aussi ceux qui pensent que l’alchimie entre les deux est réelle et que l’âge aidant, la « sagesse » s’est installée pour permettre aux deux de surmonter leurs egos afin de trouver un modus operandi qui sied à leurs personnalités et ambitions respectives. Et si c’était effectivement le cas, cela aurait objectivement permis de débloquer la société mauricienne. Il faudrait en prendre acte sans état d’âme. Pour penser dès maintenant sur comment s’y prendre pour écrire les pages d’un nouveau cycle de l’histoire pour assurer un meilleur avenir aux générations futures.
Pour véritablement assurer l’avenir il faudrait qu’on ait des femmes et des hommes visionnaires, ayant à coeur leur mission de servir le pays, des drivers et des doers privilégiant comme valeurs fortes la méritocratie et l’intégrité. Ce sont les conditions de base de la deuxième république en devenir pour assurer la bonne gouvernance, le développement durable, l’égalité citoyenne et une démocratie exemplaire. Il appartient à tous ceux qui clament que les partis politiques traditionnels et leurs leaders sont en panne de nouvelles idées de venir de l’avant avec des propositions alternatives concrètes et des stratégies concrètes de leur mise en place et mise en oeuvre.
On ne construit rien avec les seules dénonciations, des critiques plus ou moins faciles, plus ou moins fondées, des frustrations légitimes ou encore des aigreurs accumulées. Un nouveau cycle ne se décrète pas. Il est le fruit d’un travail de conscientisation-mobilisation d’une majorité citoyenne autour d’un projet de société qui fédère. Aux forces de progrès de démontrer leur capacité d’être à la hauteur de l’exigence historique d’un changement. Qui irait dans le sens d’une réelle modernisation de notre système politique, de l’assainissement de notre société et d’un modèle de développement efficace, juste et durable.