Ne lisez pas pour lire, car je n’ai pas écrit pour écrire. Entendez mon cri ! L’analyse qui va suivre est la mienne, jeune de l’île Maurice qui aime sa patrie et qui vous écris le coeur serré. Je cherche désespérément à m’identifier à ce pays qui est le mien, mais je n’y arrive pas. Beaucoup comme moi n’y parviennent pas, alors ils s’en vont vers d’autres terres, à la recherche d’un sol qui voudra bien d’eux, à l’inverse de leur pays qui n’a pas su les retenir. Quel triste sort que d’être étranger à jamais, étranger dans le pays des autres mais étranger aussi chez soi.
Lorsque nous aimons notre pays, nous devons aussi être lucide et voir les choses telles qu’elles sont. Nous sommes tous autant fautifs de l’agencement des choses dans la société mauricienne car nous avons longtemps péché par complaisance. Nous avons manqué pendant longtemps d’initiative et de courage pour signifier de manière plus revendicative nos droits et nos désaccords. Je vous propose de prendre l’image de la carte postale idyllique et de la ranger dans un tiroir et d’essayer d’appréhender autrement ce pays à la culture si singulière et si variée. Il ne s’agit pas là de découvrir l’envers d’un décor mais plutôt de décloisonner notre perception et de concevoir ce qu’est la réalité politique et sociale de cette nation et de cerner le rapport qu’a le mauricien avec sa citoyenneté.
Mon bilan est le suivant : nous avons obtenu notre indépendance sans pour autant s’affranchir des chaînes invisibles de notre conditionnement. Notre condition est celle qui ne questionne pour ainsi dire jamais ou alors que trop rarement.
La nation mauricienne n’est pour moi qu’une construction idéologique. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait que nos premiers législateurs ont fait le choix discutable de considérer l’ethnicité comme outil de catégorisation et que cela se retrouve même dans notre Constitution. Il y a à la base de la population mauricienne une dynamique communautaire très antagoniste qui est inspirée du système de caste indien, qui a empêché la refonte des communautés en une communauté unique de mauricien. Il faut ajouter à cela la brutalité du traumatisme de l’esclavagisme, du déracinement des indiens, de la peur des colons de perdre leurs privilèges et leurs propriétés au moment de l’indépendance. Tout cela va mettre en place une dynamique de repliement et de protectionnisme qui va profondément s’enraciner dans les mentalités. Cela explique qu’aujourd’hui encore, le mauricien met en avant son appartenance ethnique et ne pense que très rarement en tant que mauricien. Les communautés à l’île Maurice se sont toujours distinguées les unes des autres et c’est un jeu d’enfant de « divide and rule » à l’île Maurice. Que pouvions-nous espérer quand la Constitution même a institutionnalisé cette volonté de distinction en établissant le « Best Loser System » et en définissant 4 communautés ethniques au lieu d’une seule communauté mauricienne souveraine. En refusant d’abandonner leurs affiliations communautaires distinctes d’origine au profit d’une même communauté et en inscrivant cette règle dans la Constitution, Maurice a créé un cadre politique qui ne peut s’articuler prioritairement qu’autour de la question et du fait communautaire. Ainsi, une personne issue de parents d’origines ethniques distinctes et qui a toujours vécu en accord avec sa multi-culturalité, devra officiellement trancher pour une identité ethnique unique si elle désire poser sa candidature aux élections législatives : cela équivaut tout bonnement à renier une partie de soi-même. Peut être devrions-nous penser plus sérieusement à une nouvelle Constitution, qui prendrait ainsi en compte les évolutions de notre société. Ce genre de règle discriminatoire fait qu’il n’y a jamais eu de véritable renouvellement de notre classe politique et donc d’évolution réelle de notre régime politique. Cet état des choses est-il volontaire ou pas ? Toujours est-il que le pouvoir politique est sans conteste une véritable « Family Business » depuis des lustres au sein de notre pays ; on passe d’intronisation en intronisation et les patronymes ne changent guère !
« Toi Peuple mauricien tu te tais ! »
Cela m’amène à aborder la relation entre pouvoir politique et exercice de la souveraineté à l’île Maurice. Je suis bien consciente que nous sommes dans une démocratie représentative et que nos dirigeants ne sont pas contraints par des mandats impératifs, cela ne les déresponsabilise pas pour autant du devoir implicite d’être à l’écoute et au service du peuple. Si identification commune il y avait, on ne se permettrait pas d’acheter une voiture à un prix faramineux avec les fonds du contribuable et parler de pauvreté avec décence. L’exercice du pouvoir et la souveraineté, c’est aussi l’utilisation des fonds qui sont le produit et la propriété de la nation car l’État lui-même n’est qu’un contrôleur de gestion. En prenant connaissance du rapport de l’audit, entre les diverses irrégularités et le gaspillage dont il témoigne, les mots me manquent pour vous dire toute mon indignation et pourtant, toi Peuple mauricien tu te tais. Ton silence est tout aussi condamnable car tu n’agis pas comme le digne souverain de ton pays. A l’inverse nous cautionnons la présence de nombreux « chanceux » incompétents dans des postes très importants à gérer nos caisses. Leur révocabilité en fait des personnes dont le but premier est d’amasser le maximum de richesse possible dans la crainte de voir leurs sièges transformés en sièges éjectables.
Abordons maintenant un sujet qui me tient tout particulièrement à coeur, car à l’heure où je vous écris nous luttons toujours pour l’accès à nos falaises. On va bientôt privatiser ce qui en droit ne peut l’être et ils nous diront que c’est dans l’intérêt du pays ! Je ne vous apprends rien en vous rappelant à quel point notre territoire est petit et par conséquent précieux. Partant du principe qu’un pays c’est avant tout un territoire, nul gouvernement ne devrait pouvoir opérer la vente du territoire mauricien sans avoir l’aval express et formellement signifié du peuple qui est seul souverain légitime et propriétaire de ce territoire. Oui, évoquons la possibilité de demander (pour une fois !) aux mauriciens leurs avis sur un sujet aussi important et sensible qu’est la vente des meilleurs terrains de l’île Maurice à des ressortissants étrangers.
 Ainsi, nous ne serions des ignorants apolitiques capables de cocher des têtes les unes plus hypocrites que les autres sur un bulletin de vote mais incapables de décider du démantèlement de notre territoire et de bien d’autres choses. Mais il ne faut pas oublier aussi que ces terres n’appartiennent même pas à l’État et qu’elles sont pour la plupart des propriétés privées, des terres agricoles appartenant à certains anciens « barons du sucre ». Je ne cautionne pas les réformes agraires qui ont eu lieu au Zimbabwe, et ce pour la dimension violente et barbare par laquelle elles se sont opérées, mais je reste lucide quant au fond de ces réformes. Je ne dis pas qu’on devrait opérer une réforme agraire maintenant; il est tout bonnement trop tard pour cela. Emporté par l’ivresse de l’indépendance, nous avons oublié que l’État qui venait de se former était dépourvu d’un de ses constituants le plus basique qu’est un territoire souverain. Comment faire autrement quand on sait que le gros de la propriété foncière (agricole) se concentre dans les mains de quelque 2% de la population. Peut-on parler de République, de démocratie dans une pareille configuration économique et sociale ? Permettez-moi d’en douter.
Je conclurai ainsi : « Un peuple qui a la liberté, doit aussi avoir la volonté. » (Victor Hugo)