RAMANUJAM SOORIAMOORTHY

Il était une fois dans un lointain pays un roi qui, du jour où il devint roi, se révéla un véritable voyou. D’habitude les rois ne sont pas des voyous, ni les voyous des rois, mais telle est la nature du Pouvoir qu’il peut transformer, dit-on, même un saint en assassin. Quoi qu’il en soit, ce nouveau roi, Modibo Diakité, fils du regretté Adama Diakité, ne respectait rien, ni personne. Il se comportait et agissait comme bon lui semblait : seul importait son plaisir à lui et, comme il faisait preuve d’une cruauté excessive depuis son accession au statut de roi, il n’avait cure de ce qu’il en pouvait pour les autres, quels qu’ils fussent, résulter. Bien des gens en furent extrêmement peinés, du moins ceux qui, à tort ou à raison, pensaient ne devoir rien craindre des excès de Modibo Diakité, mais les autres, ceux conscients de pouvoir, à tout moment et sans raison aucune, subir les fols caprices du grand homme, vivaient dans la terreur. D’aucuns se demandaient même s’il ne fallait recourir à des mesures peu louables pour n’avoir plus rien à craindre de lui.

Modibo Diakité, qui ne faisait confiance à personne, sauf peut-être à Boubacar Coulibaly qui avait été le conseiller et, même, le confident de son père Adama, mort dans des circonstances mystérieuses jamais élucidées, savait bien qu’on ne devait pas le beaucoup aimer et se méfiait de toute expression, fût-elle, au fond, réelle et sincère, d’admiration et de dévouement à son endroit. Boubacar avait depuis longtemps, au moins depuis qu’Adama avait fait de lui son homme de confiance, séduit Modibo ; moins par son intelligence et par son honnêteté que par son habileté et sa sagacité. Modibo Diakité demanda donc un jour à Boubacar Coulibaly : « Boubacar, tu sais bien qu’ils sont nombreux, très nombreux même à ne point m’aimer et tu dois certainement soupçonner que certains ne souhaitent que ma mort…» Ce cher Boubacar crut bon d’intervenir : « Mais Altesse, qu’allez-vous donc imaginer ?» La réaction de Modibo fut d’une telle brutalité que Boubacar en fut effrayé : « Boucle-la, Boubacar ! Ne t’amuse pas à croire que je ne sais pas ce que l’on dit de moi. Je te sais, en tout cas je te devine sincère, mais ce n’est pas en me cachant la vérité que tu pourras m’aider. Dis-moi plutôt, comment s’appelle-t-il ce voyant dont tu m’as maintes et maintes fois vanté les qualités exceptionnelles, dont tu m’as dit que les pouvoirs de prédiction sont terriblement impressionnants ?» Après avoir réfléchi un moment, Boubacar se frappa le front : « Ah ! Le sorcier ?» « Il est peut-être sorcier, interrompit Modibo Diakité, mais c’est le voyant que l’homme moderne que je suis souhaite rencontrer ; car il est bien voyant également, n’est-ce pas, Boubacar ?» Boubacar hocha la tête affirmativement : « En effet, Altesse, et il se nomme Souleymane Keita », mais Modibo continuait déjà : « Arrange-toi pour qu’il vienne me voir le plus vite possible ; je veux qu’il soit à la porte du palais avant trois jours, sinon, voyant ou pas, je ne donne pas cher de sa peau ! Tu peux disposer.»

Boubacar Coulibaly était inquiet, car il n’avait jamais vu le jeune roi dans de telles dispositions : il était nerveux, survolté et furieux. Et cela ne plaisait guère à Boubacar qui était, à sa manière, une espèce de voyeur : son admiration pour son roi, qui était peut-être la suite logique de l’admiration qu’il avait cultivée pour son père, à moins que ce ne fût son désir, inconscient, de se substituer à Modibo Diakité, avait eu pour conséquence une sorte d’obsession chez lui : il ne voyait que Modibo, où qu’il fût, ne pensait qu’à lui, l’imitait et s’identifiait totalement avec lui, bien qu’il n’ignorât que ce dernier n’était, en fait, qu’un ignoble voyou, ou parce qu’il se refusait à voir que son roi n’était qu’un méprisable truand : c’était, chez lui, une pathologie. Parfois, il lui arrivait même de se prendre pour le roi. A cela se résumait son voyeurisme, qui, cependant, pouvait, le cas échéant, devenir fort dangereux. Ce n’était pas tout à fait du voyeurisme, certainement pas du voyeurisme au sens courant du terme, mais le comportement de Boubacar ne faisait pas moins de lui une espèce de voyeur. On eût dit qu’il jouissait d’être le spectateur du triomphe et de la gloire de Modibo Diakité.

Boubacar alla donc voir Souleymane Keita ; le voyant, ami de longue date du voyeur et qui savait à quoi s’en tenir quant à celui que tout le monde, exception faite de quelques admirateurs authentiques, bien différents de Boubacar en ceci que son admiration à lui était celle d’un malade, d’un névrosé, appelait discrètement le voyou, en faisant mine de plaisanter, comprit tout en à peine quelques minutes, avant même que son ami ne se lançât dans de longues explications.

Il fut dès le lendemain matin introduit au palais de Modibo Diakité ; dès qu’il vit le roi, Souleymane Keita baissa humblement la tête et quand Modibo Diakité fut suffisamment près, il se prosterna respectueusement à ses pieds, comme le voulait la coutume. Le roi invita Souleymane à se relever et à l’accompagner dans un petit cabinet de travail. Boubacar attendit patiemment sans entrer. Dès que le roi et Souleymane furent seuls dans le cabinet de travail royal, Modibo, sans plus tarder, lui dit : « Souleymane Keita, je n’ai pas beaucoup de temps et vous, non plus. Je sais très bien ce qui se passe dans mon royaume, mais je ne sais pas ce que l’avenir me réserve…» Souleymane voulut dire quelque chose, mais le roi lui imposa silence d’un geste autoritaire quoique bref : « Je voudrais savoir ce à quoi je dois m’attendre, ce qu’il me faut craindre et ce qu’il m’est permis d’espérer ; vous prendrez le temps qu’il vous faudra, mais il faudra me le dire, Souleymane Keita ; je vous l’ordonne.» Le voyant n’eut même à réfléchir et sa réponse fut immédiate : « Seigneur, vous n’aurez de votre vie rien ni personne à redouter. Tous vos désirs et vos souhaits seront exaucés ; il vous faudra cependant vous méfier d’une personne de votre entourage, d’une seule personne.» Modibo qui, quand le voyant s’était mis à parler, souriait, pâlit soudain en entendant ses derniers mots : « De qui ? Qui est-ce ? Je vous ordonne de me le dire.» Levant les bras, Souleymane Keita répondit : « Ça, Seigneur, seul Dieu le Très-Haut le sait. Et je ne suis, moi, qu’un humble voyant.»

Modibo Diakité était vivement agacé ; avant le départ du voyant, il fit appeler Boubacar, le voyeur. Le voyou, le voyant et le voyeur se trouvaient vraiment ensemble pour la toute première fois ; seul Souleymane savait peut-être que ça allait être la dernière fois aussi. Désignant Boubacar, Modibo demanda à Souleymane : « Pensez-vous qu’il me faudra me méfier de lui aussi ?» Souleymane se contenta de faire des mains un geste d’impuissance.
Des jours durant, Modibo Diakité ordonna qu’on ne le dérangeât point. Puis il fit convoquer Boubacar Coulibaly : « Boubacar, je ne fais confiance à personne d’autre que toi. Je ne sais qui me voudra nuire, mais en tout cas, je sais que ce ne saurait être toi. Par conséquent, tu feras savoir à tous que désormais personne n’aura, sous peine de mort, le droit de se trouver à moins de cent mètres de moi. Sauf toi, évidemment.» Boubacar se jeta aux pieds de son roi pour lui exprimer sa gratitude. Modibo Diakité, mû par le désir de s’assurer à jamais la fidélité de Boubacar, et par la volonté de se protéger, lui apprit qu’il avait déjà rédigé son testament, dont il lui remit un exemplaire, et qu’il faisait de lui, comme le permettait la coutume du royaume, son successeur. Boubacar, le voyeur, était aux anges et Modibo Diakité, le voyou, ne savait pas qu’il venait de signer son arrêt de mort. Au même moment, à des kilomètres du palais royal, Souleymane Keita, le voyant, fut saisi d’un frisson dont il sentit se glacer son cœur. Puis il sourit et secoua la tête.
On apprit quelques jours plus tard que le voyou, que plus personne n’hésitait à ainsi nommer, était décédé et que le voyeur, que personne n’appelait encore de cette expression, avait été couronné roi. Pendant la cérémonie, un jeune homme, qui n’avait d’yeux que pour Boubacar Coulibaly, le nouveau roi, attira bien des regards. Quant à Souleymane Keita, le voyant, personne ne l’a encore jamais revu.
Ce conte n’est pas tout à fait fini ; mais le premier qui respire ira quand même au paradis.