Depuis quelques années, des mouvements de contestations s’élèvent contre des projets qui empiètent sur les droits des citoyens ou qui se font au détriment du patrimoine ou de l’environnement. Les citoyens mauriciens sont descendus dans la rue pour faire opposition à plusieurs projets : la centrale à charbon de Pointe aux Caves (projet qui a été abandonné), le port pétrolier au même endroit, l’accaparement des plages à Le Chaland et Pomponette et le vaste projet d’aquaculture en mer sur la côte ouest. Une révolte citoyenne qui témoigne d’un ras-le-bol du peuple et d’une prise de conscience nationale de l’importance de préserver l’environnement et les droits civiques.

Le citoyen mauricien ne se laisse plus faire. C’est ce qu’on peut constater en face de nombreuses contestations enclenchées suite à différents projets de développement qui font polémique et qui empiètent sur les droits civiques. Le dernier en date : un important projet de développement résidentiel de près de 500 villas sur la péninsule de Pointe d’Esny, le Pointe d’Esny Lakeside Development. Les citoyens n’ont pas tardé à faire entendre leurs voix. Un collectif de citoyens réunissant des ONG et des habitants de l’endroit s’est constitué pour “veiller à ce qu’aucun aspect de ce projet ne soit de nature à dégrader le fragile écosystème dans lequel celui-ci s’inscrit”.

Ce mouvement s’inquiète des répercussions qu’aura un tel projet sur la région ainsi que sur deux sites faisant partie de la Convention de Ramsar, qui pourraient être menacés. “L’attention de notre collectif porte d’une part sur les effets négatifs que cette tendance générale au bétonnage de la péninsule de Pointe d’Esny pourrait avoir à long terme sur les deux sites Ramsar (protégés par la convention internationale pour les zones humides) situés dans sa proximité immédiate, à savoir les wetlands de Pointe Jérôme et le Blue Bay Marine Park. Et, d’autre part, sur l’ensemble des lacs, bassins et zones inondables situés en plein cœur du projet de développement annoncé et qui fonctionnent en système avec le lagon de Pointe d’Esny et les sites Ramsar.”

La contestation se poursuit.

Par ailleurs, la lutte contre un port pétrolier à Albion se poursuit. Les citoyens, regroupés au sein du collectif Say No To Petroleum Hub, affirment leur volonté d’aller jusqu’au bout pour faire opposition à ce projet, qu’ils jugent dangereux à plusieurs titres. “Nous serons sur le terrain, nous ne baissons pas les bras. Le récent incident en Mer de Chine, où un pétrolier a coulé, causant des morts et de la pollution, couplé à la catastrophe survenue en Grèce, référence au bunkering, prouve que ce projet à Pointe aux Caves comporte des risques énormes. C’est une bombe qu’on vient installer devant nous”, confie Jean-José Bax du collectif Say No To Petroleum Hub.

Quant à ceux qui contestent le gros projet d’aquaculture en mer sur la côte ouest, ils n’en démordent pas. “Nous continuerons à contester ce projet car il comporte trop de risques et de répercussions néfastes pour l’environnement marin et le tourisme. Des dauphins qui sont pris dans les filets, une forte concentration de poissons qui attirera les requins, une grosse pollution occasionnée par la grosse quantité de nourriture qui sera jetée en mer : c’est ce à quoi nous nous exposons avec ce projet irréfléchi”, confie Sacha Lagesse, du collectif Non a Elvaz Pwason dan Lamer.
Le projet d’hôtel pour lequel la plage publique de Pomponette a été déproclamée est toujours d’actualité. Les citoyens qui se sont regroupés au sein du collectif Aret kokin nu laplaz continuent de manifester leur mécontentement. Des réunions pour informer le public et des manifestations pacifiques sont organisées de temps à autre.


Port pétrolier : Greenpeace rejoint le combat

Greenpeace rejoint le combat contre le port pétrolier que le gouvernement projette d’établir à Pointe aux Caves. À travers Sunil Dowarkasing, Mauricien qui agit comme global strategist pour l’hémisphère sud pour Greenpeace, l’association écologiste se positionne en tant que partenaire dans cette lutte. “Je me suis engagé avec l’organisation pour prêter main-forte au combat. Ce projet nécessite un EIA. Nous allons entamer une procédure légale. Je me ferai un devoir de faire savoir tout ce qui se passe à ce niveau dans toutes les conférences auxquelles je participerai. Il y a trop de risques de mener un tel projet dans cet endroit. Le sol est empli de caves et donc instable. Faire du bunkering dans un tel endroit n’est pas prudent, sans compter les énormes risques environnementaux que cela comporte.”


CITOYENS ENGAGÉS

Anshika Sawaram, 26 ans, consultante en criminologie

-“Dès qu’on ne respecte pas les droits humains, je me sens concernée”
“J’ai grandi avec un point de vue très clair sur le respect d’autrui et de ce qui nous entoure. Maurice fait face à la privatisation des plages et c’est inacceptable. Cela m’horripile. Rejoindre la lutte était pour moi évident. L’accès à la plage est un droit de naissance. J’ai également fait partie d’autres collectifs comme La terre Maurice, Say no to coal, entre autres. Dès qu’on ne respecte pas les droits humains, je me sens concernée.”

Tiguy, coach de surf

“L’aspect écologique m’inquiète beaucoup”
-“J’ai décidé de me joindre à la lutte contre le projet d’aquaculture en mer, il y a huit mois, pour deux raisons. Premièrement, l’aspect écologique m’inquiète beaucoup et, deuxièmement, les pêcheurs et les plaisanciers de la région, parmi d’autres professionnels, ne pourront gagner leur vie correctement. Ce projet va détruire les ressources marines. En tant que coach de surf, j’aime la mer et je ne peux accepter cela. J’ai une grande admiration pour la nature. Je n’ai pas envie qu’on pollue encore plus la mer pour des raisons pécuniaires.”

 

Carina Gounden, 28 ans, étudiante

-“Le combat contre l’accaparement des plages résonne intimement en moi”
“J’ai rejoint la lutte d’AKNL depuis l’avènement du projet d’hôtel à Pomponette, il y a plus d’un an. Je trouve ce projet irrespectueux des droits fondamentaux des Mauriciens. J’ai grandi à Gris-Gris et j’ai toujours eu une sensibilité par rapport à la gestion du littoral. Le combat contre l’accaparement des plages résonne intimement en moi. C’est tellement plus qu’un bout de plage; c’est un mode de vie. Le développement ne doit pas être fait au détriment des Mauriciens. Il y a un dysfonctionnement par rapport aux prises de décisions. Cest illogique et irrespectueux d’arracher la plage au public pour la donner à des promoteurs.”


Interview

YAN HOOKOOMSING, DE AKNL : “Pour les autorités, violer la loi n’est pas un problème”

De plus en plus de Mauriciens prennent position contre l’accaparement des plages. Comment expliquez-vous cette prise de conscience ?

Ce gouvernement et les autres depuis quinze ans s’approprient la côte. Nous avons traversé la ligne rouge. Partout où tu vas, tu vois du béton; il y a des endroits où tu ne vois même plus la mer. Les coins tranquilles où les Mauriciens aimaient se rendre pour échapper à la surpopulation des plages populaires sont en train d’être donnés aux promoteurs. Finalement, nous nous retrouvons à être entassés à Flic en Flac ou Choisy. Les mouvements de contestation citoyenne ont pris de l’ampleur depuis l’affaire de Trou aux Biches, où Georges Ah Yan contestait avec son collectif la construction d’un restaurant sur la plage. Quand le Mauricien voit ces initiatives, il fait entendre sa voix.

Revenons à la plage de Pomponette. Tout comme celle du Chaland, elle se situe dans la South Coast Heritage Zone. Ne sont-elles pas censées être protégées par la législation de ce type de développement sauvage ?

Totalement. Le gouvernement ne respecte pas les lois. Je ne comprends pas comment la majorité des Mauriciens n’est pas plus en colère que cela. Le gouvernement profite de la gentillesse de la population. Pour les autorités, violer la loi n’est pas un problème. Il y a plein de lois que les ministres peuvent transgresser. Si on prend le cas de La Cambuse, il s’agit de Pas géométriques et de defense land. La question qu’on doit se poser est celle-ci : est-ce que toi, simple citoyen, tu aurais pu solliciter ces terres ? Si tu as envie de construire une usine dans une zone résidentielle, tu n’auras jamais de permis. C’est incroyable qu’un gouvernement fasse fi de la loi. À quelle porte allons-nous pouvoir frapper si notre propre gouvernement viole la loi ? À qui les ministres ont-ils leur allégeance ? Pour moi, il y a un fond de corruption.

Les gouvernements changent mais on continue de brader nos plages publiques contre des projets hôteliers. Qu’est-ce qui explique cet acharnement ?

Le système politique est pourri. Il y a des gens au pouvoir qui ne comprennent même pas la notion d’intérêt public. Ils sont plus intéressés par leurs avantages personnels. Il n’y a qu’à voir le financement des partis politiques, qui est tout à fait occulte, totalement opaque. Les politiciens ont un pouvoir arbitraire et mécanique contre lequel tu ne peux pas objecter. Le seul recours que nous avons est une judicial review. Si après cela, on trouve que l’exécutif n’a pas respecté certaines choses, on peut casser la décision. C’est le seul mécanisme qui existe.

AKNL lutte contre l’accaparement des plages depuis plusieurs années. Avez-vous le sentiment de pouvoir faire bouger les choses ?

Oui, aujourd’hui le combat contre l’accaparement des plages est devenu une revendication publique. Il y a de nos jours des Mauriciens qui mènent leurs actions d’eux-mêmes; c’est très encourageant. AKNL a contré le projet de Pomponette depuis un an et demi, et aujourd’hui la majorité des Mauriciens est au courant de ce combat. Le collectif AKNL est formé de citoyens qui font le travail de l’opposition. Cela démontre la faillite de notre opposition. Elle voit une vague se soulever et elle demeure dans un silence assourdissant. J’aurais eu honte à sa place.

Pensez-vous réellement que le gouvernement fera machine arrière ?

Non. Le manque de créativité du gouvernement n’a d’égal que son obstination à aller contre l’intérêt du public. Ils ont des idées arrêtées. Nous leur avons donné une alternative pour ces différents projets, qui est le tourisme chez l’habitant. Il y a plein de champs de cannes abandonnés autour de ces sites et ils pourraient être utilisés. Mais cela ne les intéresse pas. Ils préfèrent donner des parcelles de plages aux promoteurs, sans même consulter la société civile. Ils ne font affaire qu’avec des capitalistes. Avec le public et les ONG, c’est zéro consultation. Ils ne dialoguent pas, ils ne font qu’à leur tête. Ce gouvernement a réussi l’exploit de dilapider le gros capital de sympathie dont il jouissait quand il a été élu.

Quelles seront les prochaines actions d’AKNL ?

Nous enverrons bientôt une lettre à l’opposition pour lui demander sa position officielle sur ce combat. Nous travaillons également sur quelque chose de fort pour les cinquante ans de l’indépendance du pays. Nous sommes à la croisée des chemins. Sommes-nous en train de constater que le Mauricien est devenu un étranger dans son pays ou sommes-nous en train de célébrer le respect des droits fondamentaux des Mauriciens ? Nous communiquerons dessus lorsque le moment sera venu.