À la fin du mois, Francesca (prénom modifié), 19 ans, accouchera de son troisième enfant. C’est seule et sans moyens financiers qu’elle élève ses deux petits dans une maison délabrée. Certains soirs, elle se couche le ventre vide, faute de nourriture. Le père de ses enfants, âgé de 29 ans, avec qui elle s’était installée à 13 ans, est plus un partenaire sexuel de passage les week-ends qu’un homme responsable. Le cas de cette jeune fille est loin d’être isolé. Dans la poche de pauvreté où elle vit, et même celles d’ailleurs, des fi lles à peine sortie de l’adolescence sont mamans de famille nombreuse, répétant ainsi le schéma de leurs mères. Dans ces zones touchées par la précarité, la prévention pour accroître l’utilisation du préservatif et le recours à la contraception sont inexistants. Peu informés sur leur vie sanitaire, les jeunes actifs sexuellement s’exposent, entre autres à des risques de grossesses précoces.
“Enn zom pou dir kan li an menaz li pa bizin prezervatif”, confi e Francesca en plissant les yeux. La jeune femme, qui vient d’avoir 19 ans, est presque arrivée à terme de sa grossesse. Sa mère, 42 ans, sera grand-mère pour la… dixième fois ! Celle-ci, dont l’aîné a 27 ans, a eu cinq enfants, dont une benjamine de 11 ans. Il y a peu, la mère de Francesca, sans emploi fixe, a fait une fausse couche. Un peu embarrassée quand elle aborde les relations sexuelles non protégées, Francesca sourit. Ses amies les plus proches, dit-elle, lui ont aussi confié la même chose : leurs compagnons refusent le préservatif. Actives sexuellement, ces jeunes fi lles, encore adolescentes ou à peine adultes et déjà en couple, ne prennent pas non plus la pilule. Au fi nal, comme Francesca, elles deviennent mères bien avant l’heure.
“Mo ti pe pran konprime, li pa al dan mwa”
“Ayo ! lâche cette dernière, parfwa zot mari kit zot, gard lot fam, ale, vini… “ Et de préciser : “Mari est juste un terme pour désigner le concubin. Nous, on les appelle comme ça. Cela ne veut pas pour autant dire que nous sommes des femmes mariées.” Bien souvent, ces hommes, pères de leurs enfants, n’assument pas leurs responsabilités auprès d’elles. Et sont beaucoup plus âgés que ces jeunes fi lles. Cette fois, quand elle accouchera, Francesca n’aura pas à fournir d’explications aux policiers. Les précédentes fois, même après sa fausse couche, quand elle avait 13 ans, l’hôpital avait convoqué la police. “Premye fwa mo ti dir mo pa kone kisannla papa zanfan-la. Apre mo mama fi nn dir ki mo mari pou pran mo sarz, pann gayn problem lerla”, raconte Francesca.
“Monn dir sa fwa-la kan mo fi ni gayn mo baba mo pou atas tib !” dit-elle, le ton décidé. Si tout va bien, dans un peu plus d’une semaine, elle accouchera par césarienne d’une petite fi lle. “À l’hôpital, le médecin m’a dit que j’aurai une fi lle”, confi e Francesca, qui deviendra mère pour la troisième fois. “Je devrais accoucher par césarienne, cela m’angoisse un peu. Mo kone ki ete sa ! Mes deux enfants sont nés par césarienne.” Essoufflée, Francesca s’est affalée dans un fauteuil qui lui a été offert par une bénévole qui lui vient régulièrement en aide. Plus tôt, elle s’était rendue à son rendez-vous à l’hôpital Jeetoo. Elle y est allée à pied et la montée qu’elle emprunte pour rentrer chez elle est pénible pour une femme enceinte jusqu’au cou ! “Je n’ai pas un sou ! Je n’ai pas pu prendre le bus, d’ailleurs, c’est toujours à pied que je vais à l’hôpital”, dit-elle.
Francesca s’impatiente. L’après-midi tire à sa fin. Son compagnon, ou plutôt le géniteur de ses enfants, va rentrer. Enfin, c’est ce qu’elle semble espérer. “Il m’a dit qu’il viendrait ce soir”. L’homme, de dix ans son aîné, partage son lit le week-end. “Pendant la semaine, il lui arrive de passer et de rester un soir. Mais il ne vit pas avec moi. Il fait le va-etvient”. Cela fait longtemps que dure cette situation. Pourtant, malgré cette relation précaire et instable, Francesca n’a pas pensé, dit-elle, à avoir recours à un contraceptif. “Mo ti pe pran konprime, li pa al dan mwa. Monn fer pikir, ayo pa kapav”, lâche-t-elle. Quant au préservatif, pas la peine d’y songer, explique la jeune femme. Son partenaire s’y oppose.
De janvier à ce mois-ci, la Mauritius Family Planning Welfare Association (MFPWA) a reçu 152 jeunes fi llesmères de moins de 18 ans dans ses services. Ce nombre a déjà dépassé celui enregistré l’année dernière, soit entre janvier et décembre. En effet, en 2013, l’organisation nongouvernementale a ouvert 147 dossiers pour les mamans précoces qui ont eu recours à elle. Dans une société où les adolescents, quel que soit leur milieu économique et social, sont sexuellement actifs de plus en plus tôt, il est clair que la prévention sur les grossesses et la sexualité précoces n’atteint pas toujours la population cible. Plus particulièrement les jeunes (fi lles et garçons) vivant dans des poches de pauvreté. C’est dans une de ces régions où est concentrée la misère (sous toutes ses formes) que nous avons rencontré Francesca.
152 filles-mères de moins de 18 ans
À la MFPWA, sa directrice, Vidya Charan, reconnaît d’emblée que les jeunes n’assistent pas aux interventions de l’organisation dans des structures communautaires des régions proches des zones défavorisées. Non qu’ils sont réfractaires à la sensibilisation, mais indifférents ! Dans ce contexte, le travail des uns pour susciter la compréhension, l’appui à la réduction du nombre de grossesses précoces, accroître l’utilisation du préservatif et le recours à la contraception devient difficile, à condition que les ONG et autres ressources revoient leurs approches et se déplacent à même le terrain. Cette option est actuellement inenvisageable pour la MFPWA, laquelle est en manque de personnel !
Quand on sait que bon nombre de jeunes fi lles, dans des poches de pauvreté, sont déscolarisées et vivent dans des familles fragmentées ou fragilisées, les chances qu’elles soient exposées aux bonnes informations sur leur vie sanitaire sont réduites. Quand elle quitte l’école, Francesca n’a que 13 ans. Sa mère, trentenaire à l’époque, la déscolarise. La raison : Francesca, qui venait de rencontrer un homme de 23 ans, faisait souvent l’école buissonnière pour être avec lui. En conséquence, elle est tombée enceinte. “Mais j’ai perdu le bébé”, raconte-t-elle. En général, les adolescentes dans cette situation, moins susceptibles d’utiliser les moyens de contraception, sont projetées prématurément dans le monde des adultes. Francesca n’y a pas échappé.
Contraception, pas toujours une priorité
Encore enfant, Francesca s’installe avec cet homme, instable professionnellement. Pour leur entourage respectif, cette situation est une étape normale. Le couple emménage dans une pièce précaire en tôle, à l’instar de ces nombreuses maisons de fortune sans aménités, construites illégalement pour abriter des familles pauvres. À 15 ans, elle accouche d’un petit garçon. Un an plus tard, elle tombe à nouveau enceinte. À 17 ans à peine, Francesca devient maman d’une petite fi lle. Dans l’environnement social de la jeune fi lle, la problématique des naissances nombreuses chez les femmes de moins de 40 ans est réelle. Premières touchées par les répercussions de la pauvreté, elles ont souvent très peu de moyens pour subvenir aux besoins de leurs enfants. Encore moins des leurs.
“Pour celles qui n’ont pas de moyens fi nanciers, nous proposons des tablettes de contraception à un frais minime de Rs 25. Nous avons remarqué que lorsque nous donnons la pilule gratuitement, des femmes jettent les comprimés, d’où l’idée de leur faire acheter leur pilule pour qu’elles soient plus responsables”, explique Vidya Charan. Malgré cette facilité, la priorité des mamans précoces, sans emploi, est ailleurs. Quand nous l’avons rencontrée, Francesca n’avait rien à mettre dans la marmite. Comme pratiquement tous les soirs, ses enfants dînent chez des proches, vivant euxmêmes dans des conditions précaires.
“Mo ti garson gayn manze dan so lekol maternel. Mo trase pou mo tifi . Mo al rod enn dipen kot mo gayne”, confi e Francesca. La veille, la jeune femme a été dormir le ventre vide ! “Kan ena disik, mo fer delo disik mo bwar”, dit-elle. Sans emploi, Francesca ne s’est jamais inscrite à l’aide sociale. Celle qui vient à sa rescousse quand la jeune mère n’a rien à mettre sur ses enfants et à remplir leur assiette nous raconte que plus d’une fois Francesca ne mange pas, faute d’argent.
De son compagnon, Francesca nous confi e qu’elle ne peut compter sur lui. “Li pass bokou letan zwe. Li kontan bwar. Kan li vini, si pena manze, li dormi. Selman li kontan so bann zanfan”, dit-elle. Francesca concède que le père de ses enfants fréquente d’autres femmes, mais n’ose pas mettre un terme à sa relation avec lui. Quand les discussions s’enfl amment, le couple en vient aux mains. “Isi, bann tifi ki mo kone ousi gagyn bate are zot mari”, lâche-t-elle. Sa voisine la plus proche, une jeune femme de 18 ans, mère d’un garçonnet de trois ans, est de celles qui subissent les coups d’un partenaire violent, le sien est un homme de 30 ans. Il n’y a pas que les coups. Chez Francesca, les insultes et les jurons font partie du vocabulaire de la maison.
Et son fils les connaît déjà. Comme elle, quand elle était petite, ses enfants grandissent quasiment dans les conditions qu’elle a connues. Le schéma ne fait que se répéter…