Dans son résumé des travaux parlementaires consacrés au budget, Week-End avait la semaine dernière choisi comme titre « Bienvenu aux meetings, la campagne a commencé… ton de caisse de savon et éloges appuyées à Pravind Jugnauth en guise d’entame des débats budgétaires. » Or, loin de faire amende honorable, un mot décidément complètement galvaudé, le niveau a baissé encore d’un cran cette semaine. On a entendu de tout et de rien et surtout plein de choses qui n’avaient strictement rien à voir avec le budget. Un dérapage qui n’a pas du tout dérangé Maya Hanoomanjee.

Tout a foutu le camp dans l’hémicycle. Pas seulement les caresses en direct sur la joue d’une élue par un conseiller du Premier ministre ni les postures indélicates, langue et autres parties intimes photographiées d’un PPS qui s’en est sorti sans aucune sanction, mais il y a aussi ces pratiques bien ancrées qui ont été jetées par-dessus bord. Même s’il n’y a pas de règles écrites qui édictent ce que doit être l’ordre de préséance pour les interventions, il y a quand même des conventions qui sont généralement observées. La fin des débats a toujours été marquée par l’intervention d’un membre du frontbench de l’opposition lorsque ce n’est pas son leader, lui-même, qui choisit d’intervenir en dernier.

Nous avons, dans le passé, eu l’occasion de déplorer que ce ne soit pas à Paul Bérenger — dont la carrière parlementaire est assez longue et qui a occupé tant le poste de Premier ministre que celui de l’opposition — que soit laissé le privilège de la dernière intervention sur le budget pour l’opposition. Or, le PMSD a choisi, cette année encore, d’aligner le fils du leader, Adrien Duval, assis à la deuxième rangée, pour l’ultime intervention de l’opposition. Si le PMSD veut s’en tenir à sa petite supériorité numérique sur les autres formations de l’opposition pour imposer un dernier intervenant, pourquoi pas un membre de son propre frontbench ? Allez, il est vrai que, pour ce qu’on a vu de leur performance jusqu’ici, ni le N°2 de Xavier Duval, Dan Baboo, encore peut-être à la recherche de son livre de chevet, ni Salim Abbas Mamode, égaré lui à la Place d’Armes, où Javed Meetoo organisait une manifestation anti-LGBT, ne sont en capacité de clôturer les débats pour l’opposition. Mais quid d’Aurore Perraud, membre elle aussi du frontbench et une ancienne ministre de surcroît ? C’est donc toujours le “fils de” qui aurait préséance.

Et les petites entorses aux conventions ou aux convenances ne s’arrêtent pas là. Prenons la séance de vendredi. Fallait-il que ce soit un Thierry Henry, un député sous caution, après les cinq charges logées contre lui pour son implication dans un accident mortel à Bois Marchand en 2016, qui ne siège même pas sur le frontbench et qui s’assoit à la deuxième rangée de l’opposition PMSD, qui soit celui qui intervienne juste après deux anciens Premiers ministres, Paul Bérenger et sir Anerood Jugnauth ? Où allons-nous ? C’est peut-être parce qu’il est, lui aussi, de la famille. Allez savoir…

Mais si les convenances et les Standing Orders doivent être respectés, ils le doivent par tous ceux qui siègent au Parlement. À commencer par la Speaker, qui a laissé dire n’importe quoi à certains des intervenants. Qu’est-ce que les débuts d’Anil Gayan au State Law Office et un cas qu’il a défendu devant les tribunaux avaient à faire avec le budget ? Dans les années 1970/80/90, les journalistes se battaient pour assister aux grands rendez-vous parlementaires, budget, débats sur les projets de loi et les motions de remerciement suivant la lecture du Discours-Progamme. Parce que c’était un plaisir et une sorte d’exercice de stimulation intellectuelle que de voir s’affronter des adversaires dans des joutes oratoires épiques avec des arguments qui donnaient à réfléchir. Aujourd’hui, ils doivent malheureusement subir la bassesse de certains élus, leur petitesse d’esprit, le massacre de toutes les langues parlées à Maurice, leur ton de meeting.

Ravi Rutnah qui, décidément, est un grand spécialiste des animaux, a trouvé vendredi que les membres de l’opposition étaient comme des « constipated cats ». Après les « femel lisien » adressées à une journaliste, c’est maintenant les parlementaires de l’opposition qui seraient des chats qui souffriraient de constipation. Et la dame qui préside les travaux et qui nous rebat les oreilles de « dignité » et de « décorum » a trouvé tout cela très acceptable. Comme elle a jugé parfaitement admissibles et parfaitement « relevant » au budget les propos du ministre Mentor sur les « stimulants » qui auraient été retrouvés dans les coffres de Navin Ramgoolam et des confidences qui lui auraient été faites par SSR.

Non, la Speaker est bien plus prompte à expulser Aurore Perraud, sans même une dernière et ultime sommation, qu’à rappeler à l’ordre ses anciens amis du MSM. Après la Speaker, c’est le Leader of the House qui imprime le style, la discipline et le ton dans l’hémicycle. Or, Pravind Jugnauth semble parfaitement à l’aise avec tous ces propos déplacés et il les encourage, comme si le Parlement avait été transféré au 10e étage du Sun Trust. Il aurait pu faire comme Nando Bodha, jamais vulgaire ni grossier, ou comme son adjoint. On peut aimer ou ne pas aimer Ivan Collendavelloo mais, tout pouvoiriste qu’il est devenu, il ne se départ jamais d’un ton correct et mesuré, même lorsqu’il est sujet de vives critiques de la part de l’opposition. Il répond qu’il ne sait pas lorsqu’il ne sait pas. Il ne recourt pas à la pirouette éculée et facile qui consiste à répondre aux opposants que lorsque vous étiez au gouvernement, vous n’avez pas fait ci, pas fait ça.

Le Premier ministre adjoint sait aussi faire bon usage des déclarations et a même eu, des fois, l’élégance de fournir au leader de l’opposition le contenu de sa réponse liminaire à une Private Notice Question. Comme quoi, on peut avoir hérité du poste de Premier ministre, mais ne jamais acquérir la stature d’un homme d’État.