GILLIAN GENEVIÈVE

Les dégâts du progrès

Le matérialisme est ambiant, la nécessité du paraître, rampante, et la consommation a pour corollaire le pillage des ressources et le gaspillage institutionnalisés, au mépris de la réalité de la destruction qu’un tel comportement provoque. On en est encore là malgré la COP25…
L’homme contemporain et ses gouvernants semblent, hors discours, dans les faits et les actions, dans le déni de la réalité. Il est conforté dans son aveuglement par le discours économique qui ne cesse de lui faire croire qu’il n’y a pas d’autre alternative au modèle social et économique et qui ne cesse de minimiser les conséquences d’une telle démarche sur le devenir du monde : « Tout se passe comme si la traduction des phénomènes naturels dans le langage économique et mathématique constituait une vaste entreprise de déréalisation au terme de laquelle une sorte de monde parallèle était édifiée. Un monde sans frottement, sans disparition irréversible, sans déperdition, sans effort, sans matière », nous dit Dominique Méda.

Le tout économique est dans l’occultation des dégâts du progrès et elle ajoute : « Dans tous les cas, à l’échelle de la firme comme à celle des nations, le fait d’amener sur le marché des biens et des services à profusion et à des prix plus bas constitue le symbole de la prospérité et sanctifie d’une certaine manière l’ensemble du processus, quelles qu’en soient les conséquences pour les travailleurs et la nature. »
Nous justifions ainsi le pillage de ce qui rend possible le vivre-ensemble et la vie. La croissance sert de lubrifiant au fonctionnement social et le progrès, réel ou mystifié, est notre justification ultime à un désastre qu’on regarde uniquement de biais.
Et cela n’est pas prêt de s’arrêter, COP25 ou pas. Chaque jour, les médias, à Maurice ou ailleurs, rappellent que, sans croissance du PIB, il ne peut y avoir ni croissance des revenus, ni diminution du chômage. Chaque jour, nous prions pour le retour d’une croissance forte. « Nous sommes arrivés aujourd’hui au point où nous continuons à vivre avec et à voir notre fonctionnement social complètement structuré par un indicateur qui n’a plus de sens, qui est incapable d’orienter nos actions ou du moins de les orienter dans le bon sens, qui semble au contraire inciter l’humanité à se rapprocher de la catastrophe », nous prévient Dominique Méda.

Changer : de nouveaux indicateurs, une nouvelle démarche pour une nouvelle boussole du devenir social.

Il est désormais urgent de nous ouvrir les yeux; il est désormais urgent de revoir notre démarche, urgent de changer de comportement, urgent de changer de cap.
Il est nécessaire, très vite, à travers l’information, l’éducation, l’acharnement et la détermination de participer à la prise de conscience qu’il « faut prendre les choses à bras-le-corps et prendre des décisions radicales » pour citer Pierre Rabhi.
Il nous faut très vite procéder à une remise en question de ce qui nous oriente ; nous interroger sur ce qui compte vraiment pour une société et changer d’indicateurs pour avoir une meilleure appréciation de la démarche économique et sociale humaine.
Aussi, il est primordial de contrecarrer l’utilitarisme des économistes et l’avidité des financiers et notre souci du paraître, remettre l’homme à sa juste place, non comme propriétaire de la nature et faisant corps avec elle. Le postulat fondamental se doit d’être que la nature n’est pas réductible à sa valeur économique et qu’elle a une valeur intrinsèque qui ne se réduit pas aux seuls avantages que les êtres humains peuvent en tirer.
Cela nous poussera à réfléchir aussi sur le contenu de notre legs aux générations futures et à tenter de trouver ce qu’il est nécessaire d’entreprendre, de mettre en œuvre pour transmettre aux prochaines générations un patrimoine environnemental et sociétal intègre.
Il faudra enfin raisonner au-delà de la croissance, s’interroger sur la possibilité d’une croissance verte et des conditions préalables à un tel changement de paradigme. Dans les faits, nous n’en sommes pas là. Les accords de Madrid, les conclusions de la COP25 ne changent pas les règles du jeu, et l’idée de la croissance n’est pas remise en question.

La COP21 ne fut point ce point de rupture radical avec notre actuel mode de développement et avec les prétentions de l’économie dont le monde a besoin. Cela est encore moins le cas pour la COP25. Il y a eu consensus certes, et cela peut être souligné, mais le risque est là que ce consensus mou ne soit pas ce dont nous avons réellement besoin pour échapper au sort funeste que nous réserve un réchauffement au-delà des 1,5 degré de hausse, candidement admise comme objectif commun… sur le papier.

Mise en œuvre d’une politique

de croissance verte et remise en question.

L’application des changements proposés nécessitera d’édicter des règles du bon usage de la nature et de démontrer que l’objectif ne doit pas consister à maximiser la production mais à la cerner dans des critères éthiques.
De cette “moralisation” de la production, nous pourrons non seulement déduire les politiques à mettre en place au nom de cette cause commune à toute l’humanité au-delà des clivages classiques et des intérêts segmentaires. Nous pourrons aussi montrer que sortir du tout croissance et résoudre la question écologique peut améliorer l’emploi et changer le travail. Cela était déjà le cas dans la Californie dirigée par un Arnold Schwarzenegger convaincu par la cause écologiste et qui a transformé radicalement le mix énergétique de son État tout en créant des milliers d’emplois.
Cette transformation radicale, mais nécessaire, requerra aussi une planification centralisée. Cela met en évidence le rôle fondamental de l’État dans le pilotage de la reconversion écologique. Une telle démarche ne peut pas être aux mains d’intérêts privés. La cause est commune. La démarche aussi doit l’être. Et l’État doit retrouver ce rôle de défenseur de l’intérêt commun; rôle galvaudé au cours de ces trente dernières années dominées par le triomphe immodeste d’un libéralisme outrancier et déréglementé.
L’État aura à s’assurer d’un processus radical de redistribution des revenus et de démocratisation, car non seulement, comme l’a démontré Thomas Picketty, les inégalités sont croissantes, mais elles contribuent également à la dégradation des conditions de vie et des données environnementales. Il est nécessaire d’être conscient que l’amélioration des conditions écologiques est tributaire de ce processus de redistribution.
Le monde libéral dans sa forme actuelle est injuste. Il faut le dire. Le dénoncer. Tout faire pour le transformer. Cela passera à travers une reprise en main du pouvoir par l’État ; pouvoir trop longtemps entre les mains des multinationales et des intérêts privés. Tout cela cependant ne sera guère possible si, individuellement, nous n’adhérons pas à la bonne démarche, si, individuellement, nous ne nous remettons pas en question; si individuellement nous ne changeons pas de boussole existentielle.
La COP 25 était une grand-messe où, malgré tout, le politiquement correct a prévalu, où nulle remise en question systémique n’a été annoncée. On nous dit que l’effort était louable. Cela est bien la démonstration que nous souffrons du syndrome du Titanic et que nous refusons de voir certaines réalités en face.
Nous fonçons droit dans le mur et, malgré les promesses et les accords depuis près de 40 ans maintenant, le scénario qui a prévalu, année après année, conférence après conférence est celui intitulé ‘‘Business as usual’’. Ce qui s’est effectivement déroulé, c’est que c’est la même logique politique et économique qui a dicté la voie du monde malgré les signaux d’alarme et les avertissements des experts et des scientifiques et surtout, malgré les signes visibles de la transformation inquiétante de l’environnement.
Aucune remise en question véritable. Une même obsession de la croissance. Une vision à très court terme. Une logique de production et de consommation effrénée. Un accroissement des inégalités. Une précarité accrue du travail. Une dilapidation de notre patrimoine environnemental.
« Je ne suis pas pour ces grands-messes où l’on traite la question de l’écologie de façon subsidiaire, en la mettant à l’agenda pendant deux semaines alors que c’est le fondement même de la vie. Cela ne rime à rien tant que l’humanité n’aura pas compris que l’écologie est son avenir », nous dit Pierre Rabhi. Il ajoute : « Si je veux que le monde change, je dois changer pour être dans la cohérence. »
La COP25 est terminée. Il y a eu des résolutions. Des applaudissements. Mais ce ne sera pas suffisant. Quelques semaines après, assis devant notre nouvelle tablette ou devant notre nouvel écran 52 pouces, ce sera déjà ‘‘Business as usual’’. Et nous fonçons droit dans le mur.
Alors, changeons !

FIN