On a beaucoup parlé des hôtels ces derniers jours, notamment avec la conversion de ces établissements en centre de quarantaine. Toutefois, les réceptifs et tour-opérateurs constituent un maillon important de la chaîne touristique, insiste Christian Lefèvre, Managing Director de l’agence réceptive Coquille Bonheur. « Il ne faut pas qu’on nous oublie », plaide-t-il, tout en rendant un hommage appuyé à ses employés et tous ceux qui continuent à travailler pendant le lockdown. Dans le même souffle, l’opérateur dit qu’il faut « se tenir prêt » pour la reprise, tant du côté privé que public, et souhaite un Recovery Plan.

Nous sommes dans une situation très difficile. La presse a beaucoup parlé des hôtels ces derniers jours mais, en tant que tour-opérateurs. Comment vivez-vous cette crise ?

C’est très difficile de travailler dans une telle situation, d’autant que nous avions encore des clients sur le sol mauricien la semaine dernière, qui attendaient leur vol vers l’Europe, donc des chauffeurs étaient opérationnels sur les routes. Ce n’était pas facile, surtout que nous n’avions pas d’Access Permit. Mais on n’a pas le choix, il faut bien qu’on travaille.

Qu’en est-il de votre situation financière ?

Pour le mois de mars, on n’a pas attendu le Support Scheme du gouvernement pour le paiement des salaires. Mais bien entendu, le plan de soutien salarial nous aide énormément parce qu’on n’a plus de recettes. Mais il ne s’agit que d’un ‘survival kit’. Nous avons des coûts et heureusement que nous pouvons compter sur quelques réserves, car notre agence existe depuis pas mal d’années. Mais combien de temps allons-nous tenir et combien de temps durera cette crise, je n’en ai aucune idée…

Avant d’annoncer l’aide au niveau du paiement des salaires, le ministre des Finances avait présenté des mesures de soutien aux entreprises, notamment en termes de prêts. Cela vous a-t-il rassuré ?

Absolument, mais dans l’immédiat nous avons d’autres priorités, à commencer par l’obtention de nos permis pour pouvoir nous rendre au bureau et travailler avec les comptables, et voir ce que nous pouvons faire, surtout pour sauver les emplois et verser les salaires.

L’aide salariale a été annoncée pour le mois de mars. Qu’en sera-t-il pour le mois d’avril ?

Effectivement, nous ne savons pas ce qui se passera pour les salaires d’avril. Nous espérons que l’aide gouvernementale se poursuivra, ou même augmentera. Il faudra augmenter notre ‘survival kit’.

Venons-en justement. Dans un message publié ces derniers jours, vous écrivez que “The support scheme announced by the Minister of Finance is nothing else than a survival kit, rather than a stimulus package”. Est-ce une critique ?

Non, je ne suis pas dans la démagogie. Je suis un businessman et j’appelle les choses comme elles sont. Ce n’est qu’un ‘survival kit’, qui nous permet de protéger nos employés, protéger leur emploi et leur verser leur salaire. Le stimulus package n’est pas à l’ordre du jour actuellement, parce qu’il n’y a pas de business. Vous allez stimuler quoi ? Tout est fermé ! Dans notre secteur, les frontières sont fermées. Il n’y a plus d’avion, plus de client. Il n’y a pas d’industrie touristique en ce moment. Donc, un stimulus package n’est pas nécessaire. On ne peut rien stimuler en ce moment, puisqu’il n’y a rien !

Donc pas de « stimulus package » pour le moment ?
Non. Pas pour l’instant. Nous demandons juste au gouvernement de nous accompagner pendant ce moment difficile.

D’après votre analyse, pendant encore combien de temps le secteur des voyages sera-t-il affecté ?
Lorsque l’on observe la situation de par le monde, on voit que cela risque de durer encore deux à trois mois. Personnellement, je suis toujours optimiste, mais je pense que, même après trois mois, l’industrie touristique sera toujours en convalescence parce que les clients ne vont pas revenir tout de suite. À moins que l’on trouve un remède contre le virus. Sans quoi, cela sera difficile.

Le ‘stimulus package’ sera donc nécessaire à la reprise des activités ?

Certainement. Nous aurons besoin d’un plan pendant quelques mois mais il faudra aussi commencer à se préparer, discuter avec toutes les parties prenantes – hôteliers, lignes aériennes, etc. – d’un plan d’aide national pour le secteur. Tout le monde – tous les ‘Friends in Tourism’, pour reprendre le nom de notre association — est là plus que jamais; nous devrons travailler ensemble, main dans la main pour pouvoir remettre cette industrie à son niveau d’avant la crise. Une fois le Covid-19 terminé, nous espérons que le gouvernement lancera un ‘recovery plan’, car les opérateurs privés travaillent déjà dur pour s’assurer qu’ils seront prêts lorsque le ‘recovery time’ arrivera pour l’industrie.
Le tourisme est l’une des plus grandes industries de la planète et s’est révélé une fois de plus la plus vulnérable et la plus fragile. Je pense que la stratégie du gouvernement, en partenariat avec tous ceux qui travaillent dans le tourisme, devrait commencer dès maintenant ou dès que possible. Il faudra travailler sur des objectifs pour terminer 2020 et des prévisions pour 2021. Le succès de notre stratégie dépendra d’un flux d’informations claires et de la fourniture du cadre approprié permettant au secteur de s’en sortir. Nous devrions commencer à préparer un Blue Print pour une promotion plus intégrée afin de rehausser notre visibilité et de ramener les visiteurs étrangers, en adoptant de nouvelles technologies. Pourquoi ne pas organiser un ‘Tourism Summit’ pour planifier les actions futures, pour fournir des conseils sur les questions clés, des orientations sur les marchés, etc ? Si nous nous préparons, nous serons prêts lorsque les frontières s’ouvriront à nouveau.

Depuis le confinement, avez-vous des contacts réguliers avec l’AHRIM ou l’Association of Inbound Operators of Mauritius ?

Oui, je parle régulièrement aux membres de l’AHRIM, pour prendre des nouvelles et partager des informations, voir comment ils vivent la crise, etc., et comment nous pouvons nous entraider, dans la mesure du possible.

Et quel est le ‘mood’ chez vos collègues tour-opérateurs ?

Ils sont tous plus ou moins d’accord que la situation sera difficile et n’ont pas forcément le moral. Ils attendent tous de voir comment la situation évoluera. Nous sommes minés par l’inquiétude, surtout les plus petits tour-opérateurs. C’est vrai que les hôtels représentent l’industrie touristique, mais nous les réceptifs sommes un maillon très important de l’industrie et il ne faut pas qu’on nous oublie. Nous accomplissons un énorme travail. Nous sommes sur la route et transportons des clients.

Et comment réagissent vos employés face à cette crise ?

Je rends hommage à leur dévotion et à leur passion, que ce soit chez nous, ou même ailleurs dans d’autres secteurs et aussi un grand bravo à tous les amis du secteur touristique.

Est-ce que le ‘downsizing’ devra arriver tôt ou tard malgré les aides de l’Etat ?

Pour l’instant, chez Coquille Bonheur, je pense que mes employés ont confiance en moi. Ils sont dans l’attente, comme nous tous. Ils prient aussi car nous sommes tous dans le même bateau, mais nous restons optimistes et attendons que cette maladie passe pour que l’on puisse tous respirer de nouveau. Entre-temps, les Mauriciens doivent tous rester chez eux pour éviter la contamination. Sur le plan national, je crois que nous avons attaqué le problème assez rapidement et je dis bravo aux autorités. Nous devons suivre les instructions et je suis sûr que l’on verra une amélioration dans deux semaines, mais attention, ce sera une lutte de longue haleine, car cela prendra beaucoup plus de temps pour nettoyer complètement le pays.

Vous êtes dans le secteur touristique depuis plus de 30 ans, diriez-vous que c’est la pire crise que le secteur ait eu à affronter ?

Oui, c’est du jamais vu. Chez nous, comme ailleurs, le changement a été drastique. D’un jour à l’autre, il n’y avait plus de touriste. Tout s’est arrêté subitement et il n’y a plus d’activité touristique. Il faut voir les choses comme elles sont. C’est une crise internationale d’une ampleur jamais vue.