Photo illustration (Karen Ducey/Getty Images)

Les personnes très âgées qui vivent encore chez elles « ne comprennent pas toujours pourquoi elles n’ont plus autant de visites, et certaines risquent de se laisser mourir ». Témoignage d’un médecin dans un petit village en France.

Le docteur Lydie Moronvalle, installée à Bailleau-l’Évêque, un village de 1.200 habitants dans le centre du pays, compte une dizaine de patients de plus de 90 ans.

Mardi, « je suis allée voir une patiente dont la fille n’avait plus de nouvelles depuis la veille. Elle pensait qu’elle ne s’alimentait plus et qu’elle était peut-être tombée. Quand je suis arrivée chez elle, la dame était perdue car elle n’écoute pas les informations et ne comprenait pas pourquoi ses enfants, qui font ses courses et remplissent son frigo, ne venaient plus la voir tous les jours. Elle attendait leur passage pour s’alimenter », témoigne le médecin auprès de l’AFP.

Mme Moranvalle raconte avoir trouvé sa patiente « sur son lit dans le noir, mais heureusement pas déshydratée et sans signe de traumatisme ou de fracture ». Les enfants ont été rappelés en urgence pour faire manger leur mère.

Depuis que le gouvernement a décrété le confinement pour enrayer l’épidémie de coronavirus, ce médecin généraliste redoute que les personnes âgées isolées, y compris celles qui bénéficient d’auxiliaires de vie pour l’aide à la toilette et à l’alimentation soient de plus en plus livrées à elles-mêmes.

« Des aidants envisagent d’exercer leur droit de retrait, en particulier parce qu’ils n’ont pas de masques de protection, et parmi le personnel soignant, certaines personnes tombent aussi malades », souligne Mme Moronvalle. Elle cite encore l’exemple d’une patiente atteinte d’Alzheimer « bien entourée par son fils unique » mais qui souffre d’une pneumopathie et dont l’auxiliaire de vie envisage de faire valoir son droit de retrait.

Face à la crainte d’un isolement croissant, le médecin a alerté la mairie, qui a comptabilisé 222 personnes âgées de plus de 65 ans.

– « syndrome du glissement » –

« Nous avons organisé une réunion avec les médecins et sectorisé le village: chacun des 14 élus est responsable d’une ou deux rues, et nous contactons par téléphone les personnes les plus âgées et les plus fragiles pour prendre de leurs nouvelles et recueillir leurs besoins », explique Josette Faverot, première adjointe, qui se veut rassurante.

Mais pour Mme Moronvalle, l’isolement, plus important depuis ces derniers jours, « a un impact psychologique qui n’est pas souhaitable ». « Certaines personnes âgées ne vont pas mourir du coronavirus mais vont mourir d’autres chose ou se laisser mourir », estime-t-elle, évoquant le « syndrome de glissement ».

Selon elle, la crise sanitaire « révèle les failles d’un système déjà très tendu, avec un manque de personnel localement pour la prise en charge des personnes âgées dépendantes ».

Pour Véronique Cayado, docteure en psychologie et spécialiste du vieillissement, interrogée par l’AFP, « les gestes pratiqués chaque jour par les aidants pour les personnes dépendantes, comme l’aide au lever au coucher, à l’alimentation, sont des actes de survie ».

« Le manque de lien social, la sédentarité sont des facteurs de risque pour la santé qui génèrent une accélération dans la perte des capacités physiques, comme l’équilibre, et cognitives, dès lors qu’il n’y a pas de stimulation », souligne Mme Cayado, ajoutant qu' »il y a un risque de basculement pour les personnes fragiles vers la perte d’autonomie ».

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