Soulagement en deux temps pour les onze Mauriciens, sur les quinze déclarés à bord du paquebot Costa Allegra pour une croisière de rêve convertie en croisière-cauchemar, après qu’un incendie dans la salle des machines a mis hors d’usage tout le système électrique. Hier après-midi, au Sir Seewoosagur Ramgoolam International Airport, ils ont été accueillis par leurs proches parents, marqués par l’angoisse des séquelles de ce sinistre. Les cicatrices sont encore vives dans l’esprit des passagers même si, depuis leur retour à terre à Mahé, jeudi en fin de matinée, les responsables de Costa Cruises tentent de faire estomper ce souvenir épouvantable de trois jours de dérive en plein océan Indien, sans repas chaud, sans eau courante et sans électricité. Et littéralement coupés du monde.
L’ancien chef juge Jocelyn Forget, parti en croisière avec son épouse Elizabeth pour marquer son 40e anniversaire de mariage, veut au plus vite conjurer ce très mauvais souvenir. Il l’avait laissé comprendre après avoir mis pied à terre à Mahé. L’expérience de ces trois jours d’enfer sur le paquebot-fantôme est innommable. Il veut les oublier le plus rapidement possible.
Mais ces images atroces de passagers de tout âge, avec leurs gilets de sauvetage, quasiment abandonnés à eux-mêmes nuit et jour sur les ponts, autour des piscines ou encore cherchant un peu d’ombre pour se protéger des rayons du soleil de plomb, continuent à le hanter. « Ce que nous avons vécu au cours de ces trois jours et ces trois nuits représente un véritable martyre », lâche-t-il, comme pour mieux stigmatiser l’absence criminelle de groupes électrogènes de secours à bord pour parer à toute éventualité.
« Pendant trois jours et trois nuits, il n’y avait pas d’électricité à bord. C’était le black-out total. En plus, pas une goutte d’eau dans les robinets, alors que les toilettes ne fonctionnaient plus. Quand je vous dis pas une goutte d’eau courante, je dis pas une goutte. C’était incroyable pour un paquebot de luxe. On ne pouvait rien faire. Nous étions comme des rats dans un coin, à transpirer dans la journée et à suffoquer dans l’obscurité la nuit », poursuit Jocelyn Forget, qui arrive encore difficilement à digérer les angoisses de cette traversée de l’océan Indien hors du commun.
Difficile de maîtriser cette amertume, sauf devant les deux filles du couple, venues les accueillir à l’aéroport, et apportant avec elles la lueur du bonheur des retrouvailles. Ce n’est que vendredi après-midi qu’Evelyne Queland, l’une des deux filles, a pu s’entretenir avec ses parents aux Seychelles. « Enfin je pourrai me reposer. Je dois dire que je n’ai jamais été aussi tracassée. Nous étions très inquiets pour des personnes âgées, dont certains arrivaient difficilement à se déplacer », rajoute Elizabeth Forget, retenant difficilement ses larmes de joie.
De l’avis de tous les passagers du Costa Allegra, le plus pénible dans tout cet épisode reste les conditions hygiéniques exécrables et la chaleur étouffante de ces trois jours et trois nuits. Ils ne disposaient pas d’eau pour s’assurer d’un minimum d’hygiène, d’autant plus que les toilettes étaient bouchées et débordaient. Surtout pas question de prendre de douche, car l’eau était en rationnement.
Harilall Dusoruth, 69 ans, habitant Montagne-Longue, rentré hier de la croisière-calvaire, concède que le plus dur n’était pas le choc d’apprendre qu’un incendie avait éclaté dans la salle des machines, à la mi-journée, lundi. « Le feu a été maîtrisé au bout d’une heure. Certes, nous étions inquiets. Mais le plus dur était à venir. La véritable angoisse à bord se conjuguait à l’incertitude de ce qui allait se passer, et aux conditions hygiéniques épouvantables. Les heures paraissaient interminables », avoue-t-il, encore traumatisé de ce qu’il a vécu alors qu’il était parti pour un voyage d’agrément tant mérité.
La panne d’électricité générale, privant le paquebot de combustion, avait pour conséquence qu’il faisait une chaleur torride dans les cabines, faute de climatisation. C’est l’une des raisons pour lesquelles les 636 passagers du paquebots ont été dirigés sur les ponts pour dormir à la belle étoile jusqu’à la fin de la traversée.
Pourtant, quand l’alarme avait été déclenchée vers midi, ce lundi, certains des passagers avaient cru à un nouvel exercice de simulation à bord, comme cela avait déjà été le cas le premier jour. Toutefois, en voyant des volutes de fumée noire s’échapper de la partie réservée à la salle des machines, ils se sont très vite rendu compte de la gravité de la situation.
L’ordre a ainsi été donné aux passagers d’enfiler leurs gilets de sauvetage, alors qu’une certaine cacophonie régnait, contrairement aux dispositions arrêtées lors de l’exercice d’évacuation simulée au début du voyage. Néanmoins, avec les bateaux servant d’escorte pour le remorquage du paquebot jusqu’à Mahé, aucune crainte pour la sécurité. Force est de constater qu’à aucun moment au cours de ces 72 heures, la vie de ce millier de personnes, passagers et membres d’équipage confondus, n’a jamais été en danger.
Au menu de ces journées pénibles et paraissant sans fin, sanwiches au beurre et une bouteille d’eau, sans thé ni café, et des fruits largués des hélicoptères des Seychelles qui ont survolé le bateau à plusieurs reprises depuis mardi et jusqu’à jeudi matin.
Face aux récriminations des passagers, renversés par le déroulement de la croisière, et de leurs proches, Caroline Chen, directrice d’Atom Travel, se la joue très diplomatiquement. Elle préfère éviter de faire des commentaires à la presse et dit attendre des précisions quant à la formule de dédommagements.
De leur côté, les autorités seychelloises, qui ont déployé tous les moyens possibles pour venir en aide au Costa Allegra, garderont un arrière-goût amer de cette sinistre affaire. Les deux remorqueurs de la Seychelles Ports Authority, dépêchés sur les lieux du drame depuis lundi, ont été tenus à l’écart des opérations du remorquage, assurées par le thonier français, Le Trevignon, qui avait répondu en premier à l’appel de détresse du paquebot dès lundi après-midi.
Le ministre de l’Intérieur des Seychelles, Joel Morgan, n’a pas mâché ses mots devant cette mainmise française, en soutenant qu’avec la collaboration des remorqueurs seychellois, le paquebot aurait pu regagner Mahé dès mercredi. Cette protestation à forte tonalité politique devait être balayée par le flot d’émotions envahissant le principal quai seychellois jeudi matin, avec la fin d’un véritable calvaire en mer…