Scène banale, quotidienne, presque anodine même: comme chaque soir, la rue St-Georges va s’endormir peut-être sur ses lauriers. Il est minuit, tout juste ou plus tard. Qu’importe. Résonnent, sur l’asphalte de cette rue – un peu la mal-aimée du Ward IV ! – les derniers pas d’un retardataire dont les échos s’estompent pour aussitôt se dissiper dans la nuit.

Quand tombe le silence de la ville, va s’engager, à travers grillages et jalousies de la douzaine de cases en bois de cette rue, un étrange dialogue qui revient, paraît-il, sans relâche chaque soir. À minuit pile ! Où, seules, s’invitent ces vieilles bâtisses en bois, toutes fières et presque jalouses d’être restées sur le pavé. Comme des laissées-pour-compte, mais encore étrangement joyeuses quant à leur sort. Victimes, peut-être, d’un mauvais génie ou d’un simple génie civil inattentif qui les aurait, par mégarde, oubliées là, sur le tas, comme ça ! Elles qui en ont connu d’autres. De front, souvent aux toutes premières loges. Elles qui ont su, jadis, affronter les premières visiteuses attitrées que furent Alix et Carol, en 1960. Ou d’autres, plus tard, encore plus violentes et méchantes celles-là, comme Gervaise et Claudette et puis la terrible Hollanda. Rien n’y fit pour ébranler leurs solides bases, plus que centenaires. Toujours stoïques, debout face aux rafales, même si, des fois, ça commençait à peser un peu sur de frêles et chancelantes jambes.

Dernières rescapées, en effet, du déferlement de marteaux-piqueurs et autres pelleteuses qui sillonnent notre capitale, à la recherche des derniers mètres carrés à bétonner, que dis-je, à gratte-cieller, toujours et encore plus haut. Comme pour offrir aux derniers ‘samouraïs’ de la capitale – qui suffoquent, mais résistent ! – le loisir d’admirer, à l’Ouest, un soleil couchant et venger un peu, en même temps, l’inaccessibilité d’admirer, à l’Est, son lever, les flancs de la montagne du Pouce les en privant toujours.

Mais revenons au petit brin de causette quotidien qui s’engage au soir à la rue St-Georges. Où la consigne a été toujours de veiller à ne pas troubler outre mesure le sommeil du juste, des Securicors et autres Brinkscors du coin. Qui, tels ces gardiens de cimetière qui dorment à poings fermés, laissent libre cours à leurs permanents pensionnaires somnambules ! – d’effectuer un petit tour de piste gratuit chaque soir Du moins, c’est ce que leur prêtent, là, de vieux conteurs d’histoires à dormir ou à s’allonger debout.

Cependant, il nous a été très difficile de déchiffrer toutes les affinités du dialogue provenant des vieilles cases en bois de la rue St-Georges. Dialogue codé et codifié à outrance. Qui semble tenir un peu du langage de la forêt, augurant, là, d’ailleurs que de la bonne sève. Seule filiation possible et imaginable, en effet, pour ces vieilles poutres d’essences diverses et autres bardeaux rabougris qu’on veut à tout prix dégager.

Suite à sa déclaration à Radio-One, nous allons confier au prochain ministre de la Technologie le soin de nous remettre au goût du registre populaire l’enregistrement codé du dialogue nocturne et coutumier du phénomène ayant cours à la rue St-Georges. Enregistrement effectué l’autre soir à partir d’un drone dernier cri, muni d’un macro-ordinateur Furtif Mac 10, qui avait décollé en sourdine du Jardin de la Compagnie, tout juste après la fermeture – obligée ! – des grilles municipales. En cet endroit où, justement, se négocie un peu de chaleur humaine. L’isolement complet de notre petit Bois de Boulogne, la nuit, est en effet une mesure obligatoire. Nécessaire même, on peut le comprendre, afin d’éviter un croisement trop rapide, coûteux et dévergondé de la gent mauricienne.

Après le vieux bâtiment du Théâtre municipal de Port-Louis, dont les vieilles pierres semblent gêner outrageusement nos rois du béton, voilà nos vieilles poutres et autres charpentes, bardeaux et lambris qu’on veut maintenant absolument tirer vers le large.

Même si le Bell Buoy, mythique point de mire de ceux scrutant l’horizon, n’est plus tout à fait visible pour nombre de Portlousiens.