“L’alphabétisation est un droit de base et un moteur essentiel pour le développement humain. Il fraie la voie à l’autonomie”, souligne la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, dans son message 2013 à l’occasion de la Journée internationale de l’alphabétisation, célébrée le 8 septembre. À Maurice, les approches pédagogiques peuvent être différentes, mais l’autonomie des apprenants est un objectif que visent à la fois Caritas Île Maurice et Ledikasyon Pu Travayer. C’est ce que Scope a pu observer à La Valette et à Grande Rivière Nord-Ouest.
Réunie autour des tables avec cahier, crayon et gomme à portée de main, une dizaine d’apprenants suit attentivement les explications de Marie-Lourdes Annick, la formatrice. Sur le tableau blanc sont inscrits plusieurs mots. L’exercice du jour consiste à trouver le nombre de syllabes dans chaque mot afin de le prononcer correctement. Un des objectifs de cette partie de la formation est d’aider les apprenants à remplir un formulaire comprenant les indications suivantes : prénom, nom, téléphone, numéro de carte d’identité…
Dans la salle La Ruche à La Valette, Bambous, ce sont des adultes qui suivent la classe. Une dizaine d’hommes et de femmes, dont la majorité a dépassé la trentaine. Cela fait deux mois déjà qu’ils sont là, chaque mardi et vendredi soir, pour compléter les 320 heures de cours d’alphabétisation et de numérisation que leur propose Caritas Île Maurice. À la fin de leur parcours, ils recevront une attestation, reconnue par la Mauritius Qualification Authority.
Ce mardi soir, la fraîcheur causée par l’anticyclone présent dans les Mascareignes n’a pas refroidi leur ardeur ni leur désir d’avancer dans la vie. Les cris des jeunes provenant du terrain de jeu qui se trouve à proximité ne semblent pas les perturber. Le cours d’alphabétisation fonctionnelle vise à leur inculquer les bases qui leur permettront de compléter des démarches administratives et leur serviront dans leur vie de tous les jours : prendre le bus, faire la liste des commissions, comparer les prix…
Valoriser la parole
Après l’exercice de la reconnaissance des mots et du nombre de syllabes, la formatrice revient sur un des cours précédents, qui consiste à dire une phrase contenant “la boutique”. De mémoire, chacun est invité à dire une phrase en utilisant les articles que l’on peut acheter à la boutique. Il s’agit de développer leurs aptitudes à construire des phrases.
Au centre de Ledikasyon Pu Travayer (LPT) à Grande Rivière Nord-Ouest, l’approche est différente, mais avec le même objectif : l’autonomie grâce à l’alphabétisation. Dans les premiers cours, les apprenants sont amenés à raconter une tranche importante de leur vie. Qui est mise par écrit et conservée pour les prochaines étapes. Le but est de valoriser la parole de chaque participant, souligne Alain Ah-Vee, responsable de la formation. Il confie que la mission de LPT est d’apprendre à lire et écrire, tout en faisait la promotion des langues maternelles, en l’occurrence le kreol et le bhojpuri. “Ce n’est pas pour apprendre ces langues. Les cours se font dans la langue maternelle”, précise-t-il, afin d’enlever toute ambiguïté sur la question. Le formateur souligne que les cours visent à donner aux apprenants les outils nécessaires pour qu’ils puissent mettre par écrit leurs pensées.
Accompagnement
À Bambous, Marie-Lourdes Annick alterne entre le kreol, le français et l’anglais, dépendant de l’exercice en cours et du progrès de chaque participant. À chaque étape, elle s’assure que tout le monde a bien compris. Pour se stimuler et se congratuler mutuellement, des applaudissements accompagnent chaque bonne réponse. Ceux qui rencontrent des difficultés dans leur apprentissage ne sont pas rabroués mais sont encouragés à faire mieux la prochaine fois.
Depuis la création du village de La Valette, les habitants bénéficient de l’accompagnement de la National Empowerment Foundation et de divers ONG, dont Caritas Île Maurice. Les cours ont débuté il y a deux mois après un appel lancé aux habitants du quartier. Un projet qui a suscité un vif intérêt chez plusieurs résidents, qui ont choisi d’ignorer les personnes qui se moquaient d’eux en leur disant qu’ils allaient retrouver les bancs de l’école. Pour eux, qui avaient toutes les difficultés pour trouver un emploi, faire des démarches à la banque, aider leurs enfants dans leurs études, ces cours sont d’une aide considérable.
Conscientisation
À LPT, les cours ont débuté il y a cinq semaines. Ici, comme à Bambous, les apprenants ont cessé l’école primaire en sixième (et même avant pour certains), et sont restés coupés de la lecture et de l’écriture. Même si la plupart se rendaient compte des difficultés éprouvées dans leur quotidien, ils ne savaient pas comment sortir de leur état d’analphabétisme et intégrer pleinement la société.
À Bambous, les cours visent à ce que les apprenants sachent lire, parler et écrire. Chez LPT, l’objectif est de développer les aptitudes pour écrire ses pensées, réfléchir et participer aux discussions. Mais les deux formations ont un objectif commun : l’autonomie de la personne. Chez LPT, des éléments sont intégrés à la formation afin que les apprenants se constituent une base de mots/sons qu’ils peuvent utiliser pour lire et écrire. Une méthode d’alphabétisation et de conscientisation inspirée du pédagogue brésilien Paulo Freire.
À La Valette comme à Grande Rivière Nord-Ouest, les participants ne regrettent pas d’avoir choisi d’apprendre à lire et à écrire à un âge avancé. Le visage rayonnant, ils confient comment cela facilite leur vie de tous les jours. Ils aspirent tous à trouver un emploi mieux rémunéré alors que leur analphabétisme était un obstacle quotidien. La motivation se lit dans leurs yeux. Ils sont tous fiers de pouvoir enfin maîtriser l’écriture et la lecture.
35% d’analphabètes à Maurice
Selon les chiffres de l’Unesco, Maurice compterait plus de 100,000 analphabètes. Mais ce chiffre ne refléterait pas la réalité du terrain, s’accordent à dire Josian Labonté de Caritas Île Maurice et Alain Ah Vee de Ledikasyon Pu Travayer. Ce dernier estime qu’environ 35% de la population mauricienne serait analphabète. Il se base sur le pourcentage d’échecs aux examens de fin de cycle primaire pour affirmer cela. Alain Ah Vee souligne que même si un certain nombre d’enfants sont admis au prévocationnel, plusieurs ne poursuivent pas leurs études. Par ailleurs, ils sont nombreux ceux qui, en fin de cycle primaire, ne savent ni lire ni écrire, si l’on tient compte que, selon l’Unesco, une personne alphabète doit pouvoir lire et écrire un paragraphe.
L’Unesco note une nette progression dans le nombre d’alphabètes dans le monde. De 76% de la population mondiale en 1990, le pourcentage est actuellement de 84%. En 20 ans, le nombre d’analphabètes a été réduit par plus de 100 millions. Grâce à ses initiatives, l’organisme espère que d’ici 2015, il y ait une amélioration de 50% du taux d’alphabétisme chez les adultes.