Photo d'illustration - La mise sous administration d'Air Mauritius, un coup dur pour le pays

À la crise sanitaire en cours se rajoute la réalité d’une crise sociale. Le spectre du chômage et de la perte d’emploi panne, des familles manquent de ressources de base, un malaise général prend place et les choses risquent de s’aggraver tandis que le pays se retrouve en situation difficile.

Néanmoins plusieurs éléments peuvent être pris en considération pour gérer et limiter les dégâts. C’est ce que nous expliquent l’économiste Éric Ng Ping Cheun, le syndicaliste Reeaz Chuttoo, le sociologue Malenn Oodiah et le Dr Jonathan Ravat, chef des études sociales, économiques et politiques à l’Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM).

La crise sanitaire et la crise sociale sont inévitablement liées. Jonathan Ravat, est d’avis : « Il faut se dire que la situation n’est plus la même et que nous sommes obligés de ne pas penser uniquement au déconfinement, mais plutôt à tout ce qui suivra. Il serait même plus convenable d’utiliser le terme l’avec-Covid que celui de l’après-Covid. » Cette crise inédite selon le sociologue Malenn Oodiah mérite toute notre attention : « Après la crise sanitaire c’est une crise planétaire qui est en train de mettre l’économie mondiale à genoux. Maintenant c’est la pandémie de la faim qui est à l’agenda dans de nombreux pays. Et notre pays entre dans une grave, longue et pénible crise économique qui touchera des centaines d’entreprises et des dizaines de milliers de personnes. Toute la population sera affectée et pour limiter la crise sociale il faut sauver les entreprises. »

La peste et le choléra

L’analyse de l’économiste Éric Ng Ping Cheun est sans appel : « Une crise sociale est liée au chômage et à l’inflation, considérés comme la peste et le choléra. Généralement, il est dit que nous pouvons faire baisser le chômage, sans faire augmenter l’inflation. Ou bien, baisser l’inflation en augmentant le chômage. Mais aujourd’hui, nous sommes dans une situation ou le chômage et l’inflation augmenteront. The worst of both worlds. » Raison pour laquelle Reeaz Chuttoo, syndicaliste et président de la Confédération des travailleurs des secteurs privés et publics, avance que : « Pour éviter la crise sociale, il faut avoir un dialogue social dans la transparence. Tous les partis, doivent être en mesure de s’asseoir et faire des compromis pour le bien du peuple. »

L’heure est donc à la mobilisation générale pour éviter la faillite de plusieurs entreprises et pour sauver des milliers d’emplois et de ménages. Il va sans dire que la crise actuelle a des conséquences multiples sur plusieurs secteurs d’activité. À ce propos Éric Ng Ping s’appuie sur des chiffres : « D’après les prévisions du ministère des Finances, le chômage montera dramatiquement à 17,5 % en 2020 sortant de 6,7 en 2019. L’inflation annuelle pourrait monter à 8,7 % au cours de cette année. Évidemment la crise sociale peut exploser avec à la fois le chômage et l’inflation. 17 % de chômage, ça représente à peu près 70,000 chômeurs. Des chiffres qui rappellent les années début 80. »

Repenser à l’avenir du pays

C’est dire que les impacts économiques et sociaux seront forts. De ce fait, il est important, selon Jonathan Ravat, que cette situation nous oblige à repenser l’avenir du pays et notre économie « Certaines mesures ont révélé qui sont les piliers essentiels d’un pays et d’une société. L’alimentation, la santé, la sécurité et tous ceux qui font le relais et qui parfois étaient les invisibles de la société. Nous pouvons déjà commencer par là en renforçant ce qui me semble essentiel pour le bon fonctionnement de notre société. »

C’est dans ce même esprit que Malenn Oodiah, l’initiateur du Projet de Société, avance « D’abord il nous faut tirer les leçons en termes de stratégie et de modèle de développement. Ça ne peut plus être business as usual. Le discours programme est périmé. Il faut tout repenser à commencer par une politique agricole volontariste pour la sécurité alimentaire. Conjuguer notre développement avec le vert pour l’environnement et le bleu de l’économie océanique et bien entendu le numérique pour l’utilisation intelligente des multiples applications et nouvelles technologies. C’est une transition vitale que nous devons commencer dans les meilleurs délais. »

La sonnette d’alarme

Reeaz Chuttoo tire aussi la sonnette d’alarme : « Malheureusement, quand nous sommes dans une situation de crise comme celle-ci, deux facteurs priment : les personnes affectées et un groupe qui profite de ce que nous appelons l’offre et la demande. C’est-à-dire quand nous avons beaucoup plus de demandeurs d’emploi et les salaires chutent. C’est une règle d’or du capitalisme. Certaines entreprises profiteront de cette manne pour licencier leurs travailleurs et recruteront quelque temps après à moins cher. C’est ce que nous appelons une précarisation de l’emploi et de la vie ». Éric Ng Ping Cheun précise de son côté : « La reprise prendra du temps. Elle interviendra peut-être vers la fin 2021 ou pas avant le deuxième semestre. À une condition très forte qu’il n’y ait pas une seconde vague de contamination. »

Plusieurs éléments doivent être pris en considération pour minimiser la crise sociale. Pour Malenn Oodiah « Ce sera très difficile d’assurer à la fois la survie des entreprises. Tous les secteurs ne seront pas affectés de la même manière. Le maintien de l’emploi passe par un soutien massif de l’État. Il faudrait parler plutôt d’un plan de sauvetage que d’un plan de relance. »

Mobilisation générale

Désormais, il va falloir miser sur la mobilisation générale ainsi sur un élan de solidarité sans précédent. Il faudra mettre en place des plans sociaux pour les ménages les plus vulnérables des secteurs formels et informels. Ce bouclier social permettra d’éviter une crise et des tensions. Comme le souligne Jonathan Ravat « Il y déjà la peur. Et c’est tellement légitime que nous soyons traversés par ce sentiment. Peut-être même de la colère pour certains. Et cette peur peut nous faire nous replier sur nous-même : notre tribu, notre clan, notre communauté. Donc on n’est pas à l’abri de certains réflexes ethnico-centrisme. »

La crise actuelle, surtout celle de la question de crise sociale n’est définitivement pas à prendre à la légère. Comme le dit Éric Ng : « Une entreprise qui ferme est toujours un drame social, car ce sont des familles qui perdent leurs revenus. »