En ce temps de “guerre”, ils sont les premiers à monter au front. Des soldats en blanc déterminés à livrer bataille contre un ennemi impitoyable et sournois capable des pires coups bas. Depuis le début de cette épidémie, le monde salue ses nouveaux héros, le personnel soignant. À Maurice aussi le courage et le sens de dévouement des médecins et des infirmiers sont salués. Dans les différents hôpitaux et centres de santé, ils restent en première ligne, affrontant en même temps les doutes et les craintes qui les taraudent malgré tout. Exposés au virus, ils ne baissent pas les bras.

Le personnel soignant a l’impression de vivre un « mauvais rêve », qu’il appréhende avec « tension » et « gravité ». Selon les chiffres avancés par les autorités sanitaires, une quarantaine d’entre eux, médecins et infirmiers, ont été placés en quarantaine. Pour cause, ils ont été exposés aux patients dont les tests Covid-19 se sont avérés positifs. Selon nos informations, deux médecins ont aussi été testés positifs au coronavirus. Alors que certains attendent les résultats de leur test. D’autres continuent d’aller travailler la peur au ventre. « C’est un choix », disent-ils, se remémorant le serment d’Hippocrate, leur engagement pour sauver des vies, pour guérir les gens. « Même si lipié-la lour pou al travay, nou alé. Parski nou devoir sa, nou role sa », disent quelques-uns. « Pour la plupart des gens, la vie tourne au ralenti. Mais pour nous, c’est le contraire, on a l’impression de vivre dans un monde parallèle », raconte un jeune médecin, « inquiet » face à l’essor du virus dans différentes régions de Maurice.

« Nos emplois du temps sont complètement chamboulés. On sait d’ores et déjà que les prochaines semaines seront très difficiles pour le personnel de santé », laissent entendre certains infirmiers. Dans les hôpitaux, le service est assuré au maximum. « Nous avons des patients en salle que nous devons voir. Il y a aussi les patients qui viennent aux urgences. Et nous savons aussi que demain ou après-demain, nous serons amenés, en raison du système de rotation mis en place par les autorités, à travailler avec les cas suspects. Heureusement, nous avons obtenu les équipements nécessaires pour nous protéger », expliquent certains médecins.

Esprit positif
Pour l’heure, au niveau des services d’urgences dans les hôpitaux, les cas de fièvre sont sorted dès qu’ils arrivent sur les lieux et dirigés vers un service spécifique. « Cela nous rassure qu’il n’y a pas de mélange des patients », disent les infirmiers et médecins affectés à ces services. Ce système a aussi été mis en place dans certaines cliniques privées. « À l’entrée, on prend d’abord la température de chaque visiteur et il y a une fiche à remplir. Si le patient vient avec des symptômes de fièvre et de toux, il est dirigé vers un service spécial où le médecin de service l’ausculte avant de décider si son cas nécessite l’intervention de la Rapid Response Team du ministère de la Santé pour être placé en quarantaine et subir des tests de Covid-19 », apprend-on.

Dans les hôpitaux comme dans les cliniques privées, un système de rotation a été mis en place pour le personnel soignant. « Tout le monde travaille, mais nous veillons que les gens puissent rentrer chez eux et se reposer un peu. Du moins pour l’heure, en attendant le peak time, qui prendra quelle proportion nous ne le savons pas encore », explique un médecin chevronné. Si les urgences fonctionnent normalement, au sein des cinq hôpitaux régionaux, les cold cases ont été relégués au second plan. « Actuellement, nous n’effectuons que les interventions chirurgicales urgentes, comme les accouchements, les appendicites, etc. Le service tourne au ralenti », raconte un employé de l’hôpital du Nord.

Ainsi, avec le système de rotation mis en place pour le personnel soignant qui est amené à travailler dans les hôpitaux dédiés au Covid-19 ou les centres de quarantaine, les employés restants sont déployés dans les autres salles. « J’ai peur d’aller travailler. Mais en tant que personnel soignant, je connais mieux que quiconque les précautions à prendre pour ne pas me mettre à risque. Je garde un esprit positif », explique un infirmier avec 35 ans d’expérience. La peur, ce n’est pas uniquement pour lui, mais pour sa famille aussi. Si sa femme est aussi infirmière, il s’inquiète surtout pour ses enfants. « J’ai peur de ramener le virus, malgré toutes les précautions prises à la maison », dit-il. C’est pourquoi, à son domicile, il a mis en place un système pour éviter la propagation.

« Nou pense Bon Dieu »
« Nous prenons ma femme et moi toutes les précautions nécessaires pour protéger nos enfants », dit-il. Ainsi, sous la véranda chez lui, il a placé des hand sanitizers que son épouse et lui utilisent dès qu’ils rentrent à la maison. Les chaussures restent dehors lorsqu’ils pénètrent dans la maison pour aller directement à la douche. « Ce n’est qu’une fois la douche prise, le hand sanitizer utilisé que nous allons prendre nos enfants à côté chez les grands-parents », dit notre interlocuteur.

Rituel similaire pour ce médecin affecté dans une clinique privée. « Évidemment, nous avons peur. Mais nous avons un engagement et c’est notre devoir d’être sur le front pour lutter contre cette maladie. Notre but c’est de guérir les personnes qui font appel à nous. Nous prenons toutes les précautions et demandons aussi aux patients d’être honnêtes envers nous. S’ils nous cachent des infirmations, nous risquons de nous retrouver comme ce collègue actuellement en isolation à Souillac. C’est capital de se protéger », dit-il.

La tension au maximum
La protection, c’est aussi le mot d’ordre du personnel affecté au Linen Department des hôpitaux. Si en temps normal les employés de ces départements sont équipés de revêtement de protection, depuis le Covid-19 à Maurice, le matériel a été renforcé et les précautions redoublées. Pour cause, ces départements travaillent également avec les centres de quarantaine. « Nous prenons les vêtements, les draps et serviettes dans ces centres pour être envoyés par la suite à Dry Cleaning. Nous savons que le virus reste sur les tissus. Nous avons peur, personne n’est à l’abri, mais nous devons travailler », explique un employé.

Pour se donner du courage, « nou pense Bon Dieu », disent les employés, expliquant prendre des précautions également à la maison pour protéger leur famille. « Bann zanfan per. Ena kou zot dir moi pa bizin mo al travay, res ar zot lakaz. Mais apré zot konpran. Si nou nou pas donn bann drap prop, pa pou éna l’hygiène dan lopital », raconte une employée. Heureusement, dit-elle, elle a pu faire quelques courses en plus le mois dernier. Donc, avec les horaires de travail de plus en plus contraignants et parallèlement au complete lockdown, elle est rassurée qu’au moins ses enfants ont de quoi manger à la maison.

Ce qui n’est pas le cas pour cet employé affecté dans un des dispensaires publics. « En temps normal, les Mediclinics opère entre 8h et 21h quotidiennement. Et ces horaires n’ont pas changé. Ce qui a changé cependant, c’est que le personnel affecté à ces Mediclinics est en nombre restreint et que les équipes – contrairement à celles affectées dans les hôpitaux qui travaillent deux jours et sont au repos deux jours – travaillent 7 jours sur 7 », explique notre interlocuteur. Difficile de travailler dans ces conditions.

« Mais que faire ? C’est notre devoir de donner les médicaments à ceux qui en ont besoin », dit-il. D’autant que depuis le confinement, les visites aux dispensaires s’accroissent. « Les gens ne veulent pas se rendre à l’hôpital. D’une part par peur d’attraper le Covid-19 et d’autre parent, parce qu’avec le confinement, ils ne peuvent aller bien loin. Donc, ils se rabattent sur les dispensaires pour un oui, pour un non », explique ce dispenser.

Avec c’est pression de travail, il estime que les autorités auraient dû également revoir les équipes pour ceux qui travaillent dans les dispensaires. « Travail pé triplé. Nou pa gagn relève ek nou pa gagn konzé non plu. An plis la per ki nou gagn Covid-19, mem si nous éna équipement protection, pression bien fort », dit-il. Et d’expliquer qu’en outre, les dispensaires font provision de médicaments pour les personnes enregistrées dans la localité. Mais actuellement, d’autres patients d’autres hôpitaux convergent vers les dispensaires et cela devient de plus en plus difficile. Surtout quand les employés pensent à leur famille qu’ils ont dû quitter pour se rendre au travail. « Nou péna okenn garanti ki nou pé rant lakaz sans contamination. C’est enn double stress », disent-ils.

D’autres racontent qu’avec ces horaires décalés, ils se retrouvent sans provisions à la maison. « Pa finn gang letan asté naryé. Pé tann dir la semaine prochaine pou ouvert supermarché, mais kan nou nou pou gagne létan al asté ? » demandent-ils. Cependant, c’est le sens du devoir qui les anime. « Nous avons peur. Nous avons une famille. Mais nous avons aussi un métier qui est de sauver des vies. Alors by hook or by crook, nous allons tout donner pour contrer ce satané virus », disent ces héros en blouse blanche.