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Dimanche dernier, pour la Pâques, un groupe de bénévoles est parti à la rencontre des sans-abri du Jardin de la Compagnie.

Vendredi dernier, le Covid-19 faisait deux nouvelles victimes, allongeant la liste des décès à neuf. Une des deux victimes était un sans domicile fixe (SDF). Ce quinquagénaire avait été repéré par des agents de police, qui l’ont emmené dans un centre de santé pour s’y faire soigner. Mais sa prise en charge est arrivée trop tard, et l’homme a fini par être emporté par le virus mortel. Depuis le 20 mars, quand le pays est passé en confinement, Lakaz A, qui accueille chaque jour une cinquantaine de SDF de la région de Port-Louis, comme l’indique sa responsable, Ragini Rungen, a eu à cœur d’attirer l’attention des autorités sur le sort de ces hommes, femmes, et même enfants, livrés à eux-mêmes et qui vivent à la belle étoile. « Nous lançons un vibrant appel aux autorités pour qu’elles prennent, avec cette configuration de confinement prolongé, des mesures adéquates afin d’éviter que ces sans-abri deviennent un foyer, un vecteur de la maladie. Mais aussi pour qu’ils aient de quoi subvenir à leurs besoins, le temps que les choses reprennent. »

En temps normal, Lakaz A, la « halfway home » du Groupe A de Cassis, sis rue Saint Georges, à Port-Louis, reçoit quotidiennement une cinquantaine de sans-abri, explique d’emblée la responsable du centre, Ragini Rungen. « Nous avons une demi-douzaine de jeunes de 18 ans. Sinon, la grosse majorité est âgée entre 50 et 60 ans. Nous n’accueillons pas les enfants, parce qu’ils sont mineurs et qu’il y a des lois très strictes sur ce point. Lakaz A n’est pas habilitée à prendre en charge les moins de 18 ans. » Notre interlocutrice ajoute cependant : « Nous sommes conscients que, rien que pour un quartier spécifique de la capitale, une dizaine de jeune de 12 à 14 ans vivent en situation de rue tous les jours. Maintenant quand on calcule pour les quartiers périphériques de Port-Louis, et si on compte pour le reste du pays… La situation est très inquiétante. »

Revenant sur les adultes SDF, notre interlocutrice rappelle : « Dès que le Premier ministre, Pravind Jugnauth, a annoncé qu’il y avait des cas de Covid-19 dans le pays, et quand il a annoncé le ‘lockdown’, nous avons pris des dispositions, vu que nous ne sommes pas un service essentiel, pour prévenir nos accueillis, surtout les sans-abri. » Le mot leur avait été passé pour qu’ils « viennent récupérer leurs effets personnels que nous conservons à Lakaz A, où ils viennent tous les jours », indique encore Ragini Rungen. Dans le même souffle, « avec la collaboration d’une équipe de la police qui connaît les SDF qui gravitent autour du Jardin de la Compagnie, nous avons donné une boîte de nouilles et prêté un petit four afin que, dans un premier temps du moins, ils aient de quoi subsister ».

La plus grosse crainte de Ragini Rungen concerne justement l’extrême précarité dans laquelle se trouvent ces personnes. « Elles ne sont enregistrées nulle part. À notre connaissance, il n’y a jamais eu aucune forme de recensement des SDF. Là, en ce moment, ces hommes, femmes et enfants vivent sans filet, à la belle étoile… Et c’est une grosse contradiction. On demande à tout le monde depuis le début de l’épidémie de ‘res zot lakaz’ et ces personnes n’ont pas de maison, pas de toit pour s’abriter, pas de refuge ! »

Pour autant, le moment est peut-être venu d’effectuer un exercice de recensement. « C’est la période idéale pour recenser le nombre de sans-abri de notre pays, et d’établir un registre social à leur intention. Parce qu’ils sont quasiment les seuls à arpenter les rues en ce moment de confinement national. » Dans le même souffle, continue la responsable de Lakaz A, « il serait bien que les autorités mettent en place une structure » pour les accueillir. « Nous saluons les efforts et le gros travail qu’abat actuellement le gouvernement, qui se bat sur tous les fronts en cette période de crise pour que toute la population soit en sécurité. Mais ces sans-abri sont également des Mauriciens. »

Comptant une longue pratique du social, Ragini Rungen retient que : « Souvent, dans ces cas de figure, on demande aux SDF de ‘rant zot lakaz’, de ‘fer enn ti zefor, al kot zot fami’. Mais il faut se mettre dans la peau de ces hommes et femmes qui se sont marginalisés du reste de la société, et aussi comprendre leurs proches. Il y a des drames humains souvent complexes derrière chacun de ces sans-abri. » Elle continue : « Je ne dis pas que c’est impossible, loin de là. Mais certaines de ces personnes ont été jetées à la porte par leur propre famille. D’autres sont parties de leur propre gré. Il y a beaucoup d’implications. On ne peut pas simplement leur dire de rentrer chez leurs proches et penser que le tour sera joué. Sitiasion-la bien pli difisil. » D’où, selon elle, « le besoin de profiter de la conjoncture actuelle pour trouver ensemble une solution adéquate pour tous ces SDF livrés à eux-mêmes ».

Ragini Rungen rappelle que depuis qu’on est en confinement, les centres n’opèrent plus. « L’Abri de Nuit, par exemple, fonctionne en respectant les règles de confinement. Il ne reste ainsi que ceux qui ne fréquentent pas de manière régulière un ‘shelter’ ou autre, et qui traînent dans les rues… On peut imaginer le fait qu’ils ne peuvent respecter une hygiène de vie décente. Prenons le Jardin de la Compagnie. Ceux qui s’y trouvent partagent, depuis le début du confinement, les toilettes publiques qui s’y trouvent. Mais comme il n’y a pas de service de nettoyage en ce moment, on peut imaginer l’état de cet endroit. » De même, continue notre interlocutrice, ces personnes ne peuvent avoir une douche quotidienne, car « il n’y a pas d’aménités pour ça ». La responsable de Lakaz A poursuit : « Manger est leur principale préoccupation : ils n’ont ni maison, ni refuge. Certains bons samaritains, comme un groupe de jeunes ce dimanche de Pâques, font des donations certains jours. Mais les autres jours, comment s’assurer qu’ils mangent et qu’ils sont convenablement alimentés ? »

Ragini Rungen tire la sonnette d’alarme : « Il suffit de peu pour que ces personnes, qui vivent dans une précarité absolue, deviennent de nouveaux vecteurs de la maladie. Le danger, c’est qu’ils vont se transmettre le virus rapidement, parce qu’ils sont tout le temps ensemble. Et il ne faut pas oublier qu’ils n’ont ni gants, ni masques, ni savons… et encore moins de gel hydro-alcoolique. » La responsable de Lakaz A lance par conséquent un appel aux autorités : « Peut-être que dans un premier temps, à travers la police, qui est présente sur le terrain un peu partout dans l’île, les autorités peuvent envisager des ‘packs’ d’urgence pour les SDF, qui comprendraient de quoi manger, comme des biscuits secs, de l’eau et du pain… Mais aussi une serviette et du savon. » Il restera bien entendu, selon Ragini Rungen, à résoudre le problème de la douche. « C’est important de s’assurer que ces personnes puissent se laver et se doucher afin d’entretenir une hygiène de vie correcte. »

DIMANCHE DERNIER  : Pâques avec les SDF

Un petit groupe d’une dizaine de bénévoles a souhaité partir à la rencontre des sans-abri qui ont trouvé refuge au Jardin de la Compagnie depuis le début du confinement, explique Ragini Rungen. « Nous-mêmes, travailleurs sociaux, ne disposons pas de ‘working permit’ pour pouvoir aller chaque jour ouvrir notre local, à Port-Louis, ni rendre visite à nos accueillis. Ces jeunes ont voulu, dans un esprit de partage, aller vers ces gens qui n’ont personne pour s’occuper d’eux. Parmi ceux qu’ils ont rencontrés, il y avait un grand nombre de nos accueillis. Mais également d’autres personnes. Ce qui nous fait dire que la situation se complique avec le prolongement du confinement. » Elle s’explique : « D’habitude, Lakaz A touche chaque jour une cinquantaine de SDF, qui se retrouvent dans les quartiers près du Jardin de la Compagnie et de la cathédrale, ou encore aux abords de l’hôpital Jeetoo. Or, dimanche, ils étaient plus d’une cinquantaine rien qu’au jardin. Et il y avait parmi des jeunes et des femmes. »

Le quotidien de Lakaz A

La structure d’accueil de jour du Groupe A de Cassis reçoit dès 9h chaque matin un groupe de sans-abri. Ragini Rungen explique : « Les premiers arrivés prennent leur douche, font leur lessive, et viennent ensuite à la salle à manger, où on leur sert un petit-déjeuner, en l’occurrence du thé et du pain, avec du fromage ou de la confiture, dépendant de ce qu’on a. Ensuite, ils sont dirigés vers des sessions de travail. Cela peut être des formations de métiers artisanaux ou des causeries sur l’importance de rester propre, d’avoir une bonne hygiène, de se prendre en mains… Dans le même souffle, il y a aussi ceux qui optent pour un peu de jardinage ou de menuiserie, entre autres. »

À midi, continue notre interlocutrice, « nos parents bénévoles préparent le déjeuner, qui est servi à tous ceux qui viennent » à Lakaz A. « Il y a les sans-abri, mais également des travailleuses du sexe, des toxicomanes, ceux qui sont sous méthadone, des personnes vivant avec le VIH… Au menu, c’est régulièrement du riz ou des pâtes. Mais chaque jour, quelque chose de consistant. Car nous savons que ces personnes vont se retrouver à la rue le soir venu et que la plupart d’entre eux ont une santé fragile et souffrent de multiples pathologies. » De fait, l’un des éléments les plus importants de leur passage quotidien à Lakaz A, consiste à « leur faire prendre leurs médicaments et à conserver en toute sécurité leurs documents personnels, comme leur carte d’identité, leur carte bancaire ou de patients » d’hôpital. « Du fait qu’ils sont à la rue, ils perdent souvent leurs effets personnels. Or, à Lakaz A, nous leur offrons des endroits où bien garder tout cela. »

Mais, surtout, soutient encore Ragini Rungen, c’est surtout le fait « de leur offrir un soutien humain, de tisser des liens réels avec chacun d’entre eux, de leur faire comprendre qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils peuvent s’en sortir ». Elle cite le cas de Jean-Philippe, la quarantaine, qui est séropositif. « Quand il est arrivé chez nous, sa charge virale était au plus bas et il prenait 22 cachets par jour. Au bout de quelques mois passés avec nous, il allait beaucoup mieux, grâce au soutien de chacun, mais surtout à l’alimentation. En trois ou quatre mois, il est passé à quatre comprimés par jour. Et Jean-Philippe est un de nos accueillis les plus dégourdis. Il est très actif auprès du centre. »

Après la pause déjeuner, à Lakaz A, les accueillis sont en mode relax. « Ils regardent un film ou jouent à des jeux de société. L’idée, c’est qu’ils se détendent un peu ensemble. Puis, après avoir pris le thé, vers 15h, avec un petit gâteau ou des biscuits, ils prennent ce dont ils ont besoin le soir et vont passer la nuit à la belle étoile… Pour revenir le lendemain matin ! »