Quand j’ai quitté Maurice pour des études aux États-Unis, l’année dernière, je n’aurai jamais cru qu’il allait être aussi difficile de revenir au pays. Tout a basculé lundi dernier, quand l’université nous a envoyé un courriel pour nous dire qu’il fallait quitter le campus d’urgence, au plus tard dimanche. Cela faisait quelques jours déjà que mes amies et moi appréhendions une telle démarche de l’université car Harvard et Penn avaient déjà demandé à leurs étudiants de partir. J’ai tout de suite téléphoné à mes parents pour leur annoncer la nouvelle. Ils m’ont dit de ne pas m’en faire, qu’ils allaient acheter un billet afin que je rentre au pays au plus vite. Je devais quitter le campus jeudi matin pour rentrer à Maurice vendredi après-midi. Toutes mes amies étaient déjà rentrées chez elles et j’étais seule à l’appartement.

J’ai ramassé toutes mes affaires en catastrophe. L’université nous a demandé de mettre ce que nous ne pouvions transporter dans des cartons, qu’ils allaient nous les envoyer. Mercredi soir, comme prévu, je finissais de faire mes bagages quand j’ai reçu un appel de ma mère, me demandant de ne pas prendre l’avion car Maurice avait fermé ses frontières. Ça a été un choc. J’essayais de comprendre : comment pouvait-on m’empêcher de rentrer dans mon propre pays ? Je vivais un véritable cauchemar. Mes amis, mis au courant de la situation, s’inquiétaient pour moi. Les parents de l’une d’elles voulaient même m’acheter un billet pour venir chez eux, au Texas. J’étais bloquée, seule dans mon appartement, et je ne pouvais rentrer chez moi.

Vendredi soir, j’ai appris que le gouvernement allait permettre certains vols sur Maurice. Nouveau cauchemar : celui de Johannesburg était prévu le samedi. Pour prendre ce vol, j’aurais dû avoir déjà quitté les États-Unis. Je suis révoltée. Pourquoi ne l’a-t-on pas dit avant ? Mes parents ont passé toute la nuit à chercher une solution, mais la seule option qu’il y avait était… d’acheter un autre billet en passant par Dubaï. Car il y avait un vol d’Emirates prévu le dimanche. Véritable casse-tête : où trouver de l’argent pour acheter un deuxième billet en l’espace de quelques jours ? Pour ma sécurité, j’ai dû prendre une décision drastique : puiser dans l’argent que j’avais durement gagné en travaillant pendant toutes les vacances d’hiver alors que d’autres s’amusaient pour Noël et le Nouvel an, et que je devais utiliser pour compléter mes frais d’études au prochain semestre… Autant de raisons qui me révoltent !

Quitter les États-Unis a tout de même été un soulagement. Le grand aéroport qui, généralement, fourmille de passagers était presque désert. Le grand A380 d’Emirates Airlines l’était encore plus. Mais une fois à Dubaï, c’était tout autre chose. L’aéroport grouillait toujours de monde. Des Mauriciens attendaient en grand nombre, avec leurs bagages empilés sur des chaises à la porte C14. La plupart, comme moi, avaient leurs masques. L’attente était interminable. Finalement, nous sommes enfin entrés dans l’avion et on pouvait rentrer à la maison.

Ce qui nous attendait à l’aéroport de Plaisance était encore pire que ce que j’avais vécu aux USA et à Dubaï. On nous a fait sortir en rang pour nous rendre dans une salle où on avait installé des chaises en plastique. Pour le « social distancing », préconisé par l’OMS, il faudra repasser… On nous a demandé de nous asseoir et d’attendre. Nous avons attendu, attendu… Il y avait des policiers qui nous surveillaient, des officiers du ministère de la Santé qui nous observaient… J’avais l’impression qu’on était une bande de lépreux. Une jeune femme en blouse blanche a même sorti son portable pour nous filmer !

Après plus de trois heures, nous voilà dans un autobus de la CNT, en route vers un hôtel. Nous ne savons pas lequel, on nous a demandé de ne pas poser de questions. C’est le soulagement quand nous arrivons dans un hôtel quatre étoiles. Le service est minimum, certes (pas de Wi-Fi, pas de télé), mais on ne peut se plaindre du confort de la chambre. Le repas est servi en « take-away » par le personnel de la Santé sur place. Parfois, on le livre dans notre chambre, où on nous demande de venir le chercher.

La quarantaine à l’hôtel est loin de ressembler à des vacances. Chacun est dans sa chambre. On ne sort que pour aller chercher le repas. Je n’ai pu reprendre mes cours en ligne, car je n’ai pas encore accès au Wi-Fi. L’hôtel a coupé le sien. Tout comme la télé. J’ai hâte que ces 14 jours se terminent et que je puisse rentrer chez moi. En l’espace de quelques jours, tout a basculé. J’ai laissé la moitié de mes affaires, dont des livres, derrière moi. Je n’ai pas eu le temps de dire au revoir à mes amis… J’attends avec impatience que ce cauchemar se termine.