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Angoisses et appréhensions de mères et pères de famille  qui craignent de tout perdre

Avec la crise Covid-19, il y a soudainement comme un vent mauvais qui souffle sur le secteur de l’emploi. Tout à coup menacé par les ravages de la pandémie sur le tissu économique, l’indicateur de l’emploi est appelé de se dégrader dans les semaines et les mois à venir. De l’aveu même du ministre des Finances, Renganaden Padayachy, le présent taux de chômage qui se situe à un niveau tout à fait honorable de 6,7% monterait assez vite à un taux décidément alarmant de 17,5%, soit une hausse inquiétante de l’ordre de 10,8 points. Le spectre de baisses salariales, de licenciements, voire de fermetures importantes d’entreprises, taraude ces jours-ci, les méninges de petits et grands salariés du privé. Entre angoisses et appréhensions de mères et pères de famille, état des lieux.

Premier secteur touché de front: le tourisme et la restauration. Un secteur d’activité porteur, en temps normal, et qui a vocation d’être une des locomotives du développement national. Swastee, 27 ans, est serveuse dans un hôtel du littoral. Actuellement au chômage technique, elle appréhende l’avenir. Ayant projeté depuis l’an dernier de se marier en décembre prochain, la jeune femme s’est vue contrainte de remettre à plus tard ce projet de toute une vie.

Employée de bureau dans l’immobilier de luxe destiné à la clientèle touristique, Sandra, 37 ans, mariée et mère de deux enfants, se pose des questions, elle aussi, sur son avenir tant personnel que professionnel. “Celles et ceux qui vont quand même conserver leur poste ne jouiront plus de la même sécurité d’emploi”, note-t-elle. Elle pense que, de manière générale, les salariés des classes moyennes qui se permettaient quelques petites largesses pour pimenter leur vie sociale devront dorénavant être bien plus prévoyants.

Cadre moyen du secteur touristique, Vishal, 40 ans, marié et père de trois enfants craint surtout le risque d’être remercié. “Nous courons le risque de ne pas avoir de touristes en nombre suffisant avant le premier semestre de l’an prochain. Et même si l’on rouvre les frontières, je crains fort que les gens voyagent de sitôt. D’abord, pour des raisons évidentes de craintes sanitaires, mais aussi parce que leurs moyens financiers pourraient ne pas leur permettre de le faire. Aussi, ma hantise c’est que les patrons ne se décident à mettre la clé sous le paillasson”.

Autre secteur gravement touché par la crise Covid-19 : celui des industries d’exportation. Particulièrement le textile et habillement. Au départ, comme dans le cas du tourisme, certains s’étaient dit que, peut-être, l’industrie locale allait pouvoir profiter de la situation en suppléant, par exemple, au déficit d’exportation chinoise. Mais c’était avant que la pandémie ne gagne nos côtes et ne contraigne les autorités à décider d’une mesure de confinement national. Condamnant, par extension, les fabriques du textile et habillement à un chômage technique.

“Espérer contre toute espérance”

Vishnou, 42 ans, marié, un enfant, est opérateur au sein d’un important groupe. Depuis l’introduction du salaire minimal, il a vu sa situation personnelle s’améliorer sensiblement. En comptant ses revenus additionnels avec ses heures supplémentaires, il avait des raisons d’envisager l’avenir avec sérénité. Jusqu’au jour où, ne disposant d’aucune autre formation, il ne peut qu’espérer que la situation se décante. Maintenant que l’on prévoit une baisse des commandes de nos principaux marchés d’Europe et des Etats-Unis, Vishnou angoisse.

Ces jours-ci, la sécurité d’emploi dans le commerce non alimentaire ne se présente pas sous de bien meilleurs auspices. Véronique, jeune vendeuse de 23 ans dans une quincaillerie de luxe, craint une baisse de ses salaires, voire, une fermeture, à moyen terme, de la compagnie qui l’emploie. Puis, dit-elle, se pose aussi la question de la réorganisation pratique du travail. “Comment va-t-on s’y prendre pour le nécessaire respect de la distanciation sociale à l’intérieur de notre showroom plutôt étroite ?”, se demande la demoiselle.

La crise frappe aussi durement les services à personnes. Ainsi, Ahmad, 33 ans, coiffeur auprès d’un salon qui a pignon sur rue dans la capitale, qui est en chômage technique depuis la décision de confinement à domicile, s’est résolu à l’idée que ce n’est pas demain qu’il pourra reprendre le travail, même après le décondinement. Compte tenu, évidemment, de la nature particulière du métier qu’il exerce et qui nécessite une prestation rapprochée avec la clientèle, alors même que la règle de distanciation sociale requiert une séparation d’au moins un mètre entre deux personnes

L’appréhension est la même pour d’autres travailleurs indépendants de services à personnes: salons de beauté ou de massage, service taxi, etc. Ainsi, la crise Covid-19 a fini par convaincre Boby, 62 ans, qui assure des courses dans la capitale depuis 35 ans, qu’il est peut-être temps pour lui de prendre du repos. Comment, en effet, continuer à prendre le risque de véhiculer des passagers de toutes sortes à longueur de journée quand on sait que ce “fichu coronavirus napa guet figir?”

C’est aussi le cas de Louis, 51 ans, électricien qui opère à son propre compte. Tout comme pour Sanjeev, 43 ans, plombier, José, 57 ans, réparateur et menuisier, et Georges, 47 ans, peintre en bâtiment. Dans leur cas et compte tenu de la psychose Covid-19, ce sont les clients qui rechigneront à recourir à leur service en leur ouvrant leurs portes

Dans tout ce marasme économique, il n’y a, semble-t-il, que les seuls fonctionnaires de l’Etat et des corps parapublics qui peuvent encore dormir du sommeil du juste, confiants qu’ils doivent être que leur bol de riz n’est pas menacé. Encore que l’exemple d’Air Mauritius, société à forts capitaux d’Etat, donne à réfléchir. Et il y a aussi, bien entendu, les “happy few” du secteur financier – banques, assurances, Global Business. Ceux-là, qu’il tonne ou qu’il pleuve, demeurent toujours fringants. Du mois, chez nous, en tout cas.