Art in the forest, l’exposition qu’ont proposée les invités de l’association pARTage nous interroge à la fois sur la fonction de l’art et sur le rôle de l’homme dans la nature… Si l’élan militant ou le réflexe écologiste pousse a priori à donner sa bénédiction à ce type d’initiative, sa mise en pratique suscite débat. Le bon point est assurément l’affluence que l’événement a amené, avec environ 4 000 visiteurs en deux jours selon l’estimation des gardiens du parking. Le revers de la médaille est évidemment l’impact de la présence humaine.
En deux semaines, les 26 artistes ont fait leur nid dans ce site forestier, qui s’étendait du parking du parc national de Rivière-Noire au kiosque, qui marque le début de l’ascension des randonneurs vers Mare-aux-Vacoas. La présence de la rivière a aussi intéressé plusieurs artistes. L’ouverture d’esprit des fondateurs de pARTage veut qu’ils aient réuni des artistes de Maurice et de la région (à l’exception de Yasmin Jahan et Sammy Lutaya qui viennent du Bangladesh et du Kenya), sans soumission de projet, présentant cet atelier comme une résidence expérimentale in situ. Aussi ne se sont-ils pas limités aux seuls praticiens du land art, très rares dans la région. Certains d’entre eux tels que Nirmal Hurry, Sultana Haukim, Mala Chummun ou encore les Réunionnais Xavier Bertrand ou Guillaume Lebourg ont vécu des expériences comparables.
Pour la majorité, c’était une première, peut-être plus aisée pour les artistes installateurs, plus habitués à utiliser des objets et à s’inspirer du contexte d’exposition pour créer, que le peintre qui ne sort pas du périmètre son atelier et de sa toile. Beaucoup d’artistes se sont adaptés au lieu pour y imprimer leur trace, allant pour certains d’entre eux – peut-être les plus puristes – chercher leurs matériaux sur place, à l’instar des « Repous » ces silhouettes humaines faites d’écorces d’arbres et semblant naître du sol. Les branchages ont servi par exemple à former des cercles magiques (sanctuaire spirituel, etc), une cabane ou un vélo (Georges Boniface), des silhouettes (Vishal Gopal, Guilaine Édouard), un portail (Xavier Bertrand), etc. Certains y ont amené leurs pratiques habituelles en s’adaptant plus ou moins à cet espace insolite. À ce propos, il n’y a pas eu d’oeuvre de grande dimension, véritablement à l’échelle du relief de cet espace particulièrement vaste. L’espace était certes partagé, mais rares sont ceux qui ont exploité les courbes générales du relief pour y inscrire une oeuvre, dans l’esprit des pères du land art avec leurs Valley curtain ou Iron curtain. Ici, les oeuvres ont été conçues à la dimension de l’arbre, de la pousse ou de l’homme, d’un morceau de rivière.
Éphémère et écolo
Tout devait disparaître le lendemain. Le célèbre couple Christo qui avait ravi la vedette en entourant des îles du Pacifique d’un écrin fuscia posé sur l’eau a basé sa célébrité à la fois sur le caractère éphémère de leurs oeuvres et sur l’absence d’impact sur l’environnement qu’elles habillaient. Dans leur cas, le geste était monumental avec des kilomètres de toile posés sur l’eau ou amarrés pour emballer le Pont Neuf à Paris ou le Reichtag à Berlin, mais il n’en reste aucune trace après l’événement… Le peintre kenyan Sammy Lutaya ne pourra pas se vanter de la même discrétion car il a amené de la bonne vieille peinture bien chimique qu’il a utilisée pour son installation, Yes we can, faite de bouteilles en plastique suspendues à un arbuste et de sacs en plastique au sol, ces objets étant peints de même qu’une partie du sol… Le clin d’oeil ironique perdent de ce fait tout leur éventuel intérêt.
Le respect de l’environnement est allé de soi dans ce contexte protégé, comme nous l’a précisé Krishna Luchoomun… Lorsque Nirmal Hurry peint un rocher ainsi que des restes des goyaviers de Chine désherbés, il utilise des pigments naturels (Hommage à l’indésirable). Le lit de la belle au bois dormant de Sultana Haukim (Sleeping beauty) a été enlevé au lendemain du week-end au cours duquel les promeneurs ont visité l’exposition, comme tous les éléments étrangers au site qui ont été amenés par les artistes.
Les cailloux et rochers ont évidemment été un support de choix, étant dans certains cas disposés, par la main de l’homme plutôt que par les éléments, dans d’autres cas, carrément repeints. Inside of me, du Rodriguais Jacques Désiré Wong So, était une série de petites pierres pigmentées en bleu outremer qui ont accompagné le visiteur le long du parcours, à la manière du petit Poucet, qui semait des cailloux pour retrouver son chemin. La référence à l’aspect légendaire de la forêt relie cet artiste à Sultana Haukim avec sa sleeping beauty, mais ce geste pourrait tout aussi bien trouver une signification symbolique ou rituelle, comme c’est le cas d’autres oeuvres, où les artistes ont porté un regard « sacralisateur » sur les éléments naturels.
Plusieurs intervenants se sont bien sûr engouffrés dans le thème environnemental avec plus ou moins de bonheur… Est-il pertinent de montrer dans ce lieu, où l’équilibre naturel est relativement respecté, un arbre couvert de masques chirurgicaux avec le titre « Mo pe toufé » ? Il serait plus judicieux que cet artiste répète son geste au bord de nos routes et dans nos villes… Le même Kavinash Thomoo a voulu évoquer le réchauffement climatique avec un globe terrestre entouré d’étranges tentacules, qu’il a suspendues à un arbre, comme une grosse boule de Noël. Cette installation aurait pu être réalisée n’importe où et ne peut en cela être comprise comme du land art. Le thème de l’arbre qui souffre, qui saigne, qui pleure ou de l’arbre à protéger est revenu de diverses manières chez quelques artistes.
Le mot de la fin…
Derf ou le Réunionnais Frédéric Batt a quant à lui trouvé son bonheur sur les plus gros rochers ou entre les branches. Il a peint des portraits de certains collègues sur un tissus très fin, qu’il a ensuite appliqué sur les rochers. Il a également réalisé des « semi-miniatures » sur de petites planchettes en bois qui bougeaient avec le vent entre les branchages. Les tons pastels de ces « planches de vie » comme il les a appelées s’intégraient harmonieusement à l’ambiance verdoyante. Dans ces sous-bois aux lumières tamisées où les trouées lumineuses contrastent avec des zones parfois très ombragées, l’intervention de l’artiste a aussi souvent consisté à accrocher la lumière. 
Mala Chummun a ajouté des couleurs inhabituelles avec un grand macramé accroché le long d’une branche, créant un rideau fibreux jaune, rouge et bleu. Guillaume Lebourg s’est, lui, emparé d’un très long tronc d’arbre gisant au sol qu’il a entièrement recouvert de feuilles d’aluminium. La propriété réfléchissante et froissée de l’aluminium rend cette longue souche presque vaporeuse et irréelle. Faut-il voir un message de l’artiste dans l’association de ce matériau polluant et industriel à de la matière organique morte ? Nous ne le saurons pas mais cette étonnante présence nous autorise à y penser.
Le couple Christo déclarait ne pas chercher à passer des messages à travers l’art, présentant leurs actes comme des gestes de liberté. Toutefois, les îles qu’ils ont entourées d’un écrin fuschia étaient des dépotoirs à ciel ouvert sur lesquels les artistes ont attiré l’attention médiatique internationale… Robert Smithson, qui a créé l’icône même du land art avec sa célèbre Spiral jetty, rejetait les lieux à caractère touristique. Il avait choisi le grand Lac salé américain en raison de son caractère préhistorique pour réaliser cette jetée hautement symbolique de 
450 mètres de long. Il a aussi travaillé dans des sites industriels.
La question se pose effectivement de savoir s’il est judicieux de faire du land art dans des lieux dont l’équilibre naturel a été préservé, si ce n’est reconstitué avec la contribution des biologistes comme c’est le cas dans plusieurs endroits du pays… Le bédéiste malgache Franco Damy suggère que la forêt a besoin de silence pour être appréciée, en façonnant un énorme « Shut ». Tout humain qui la franchit se doit de se comporter en hôte digne et attentif. Suspendant des bulles vides dans les arbres, peut-être nous suggère-t-il d’écouter le chant des oiseaux, le cri du singe, le son du vent dans les feuillages qui varie selon sa puissance, son orientation et le type de feuilles qu’il remue, et aussi même parfois le discret crissement d’une colonie de chenilles en train de dévorer des feuilles… Les cateaux que l’on a entendu durant le week-end du 23 et du 24 juillet à Rivière-Noire pourraient s’enfuir si trop d’homo sapiens venaient troubler leur tranquillité, en criant et en jetant leur détritus industriels.