Les deux représentations d’Effluves du passé, les 11 et 12 juillet dernier, n’ont pu laisser indifférente l’assistance venue nombreuse que la troupe d’Ashish Beesoondial et l’auteure Poonamraag Seetohul ont accueillie à l’amphithéâtre de l’Institut Français de Maurice. À moins de regarder sans entendre, impossible de ne pas être remué, si ce n’est questionné, par ces scènes de vie quotidienne qui suintent le malaise, les non-dits et les faux-semblants. La grande force de cette pièce de théâtre réside dans son réalisme mué par une volonté farouche de montrer et démontrer sans juger, dans le fait aussi de ne pas se cristalliser sur l’effroyable acte incestueux en s’intéressant plutôt au travail souterrain du temps et du souvenir sur les êtres, aux illusions et certitudes de l’entourage.
L’évocation d’un oncle pédophile et d’une petite fille violée offre tant de matière à titres sensationnalistes et envolées lyriques teintées d’indignation, que traiter ce sujet si délicat et révoltant au théâtre exige de ne pas céder un milliardième de micron au voyeurisme. Et malgré de petites imperfections et des conditions d’écoute et de jeu aussi sportives pour les comédiens que frigorifiantes pour les spectateurs dans l’amphithéâtre battu par les vents et les vrombissements automobiles, la troupe est parvenue à relever ce défi, réussissant à concerner chacun en traitant les questions du silence honteux, du poids du passé, des secrets de famille gardés des années : en somme des thèmes qui nous concernent tous.
Le texte de Poonamraag Seetohul sur lequel cette pièce s’appuie est pétri d’intelligence et de finesse psychologique, mais il était possible par un jeu trop démonstratif ou des maladresses de tomber à côté. Or cet enchaînement étourdissant de scènes courtes, qui enchevêtrent les souvenirs du passé et les lourdeurs du présent, demeure clair dans le propos du début à la fin de cette si courageuse performance théâtrale. Les dix-huit scènes de vie quotidienne qui hachurent le spectacle maintiennent dans un état de vigilance et de recul à la fois, elles créent un rythme haletant qui fait progresser la tension dramatique, tant et si bien d’ailleurs que l’entracte entre les deux grands actes apporte une très utile respiration.
Aussi les allers-retours du présent vers les souvenirs du passé, l’un éclairant l’autre, vont se muer peu à peu vers des scènes où la vérité se fait jour, dans la bouche du père, de la mère, puis de l’oncle pédophile resté jusqu’alors énigmatique, et enfin jusqu’à la dernière scène qui libère la parole de la principale intéressée, la petite Hannah, qu’on a vue jusqu’ici poursuivre sa vie d’écolière avec cependant un comportement moins enjoué qu’au début.
La distinction entre les scènes du passé et celle du présent se fait certes grâce aux changements de lumière plus chaude avant le drame, aux vêtements différents des comédiens, à des petits détails dans le décor comme la présence d’un tableau dans le passé, mais surtout grâce au jeu des comédiens qui passent de l’insouciance et la joie, à une tension grandissante et des relations conflictuelles.