Consommer de l’eau de la rivière de génération en génération, à défaut d’une connexion au réseau de la CWA. On aurait peine à y croire. Mais telle est bien la situation que vivent une vingtaine de familles à Crève-Cœur, à quelques mètres des travaux de réhabilitation qui sont en cours sur l’autoroute Terre-Rouge/Verdun et dont le coût s’élève à plus de Rs 1,3 milliard. Le coût total de cette route se rappoche des Rs 5 milliards.

Âgée de 71 ans, Kalani Aumeerun habite à quelques mètres de la montagne de Crève-Cœur depuis sa naissance. « Ziska zordi nou pa gagn dilo ki sorti dan CWA. Nou oblize bwar dilo la-rivier ki sorti lor montagn. » Comme Kalani Aumeerun, une vingtaine de familles font face à la même situation. Sunil, le fils de Kalani, père de deux enfants et qui habite sous le même toit que sa mère, confie : « C’est un problème qui se perpétue de génération en génération. Finn fatige fair demars, narien pa enkor fer », dit-il avant de nous montrer les connexions d’eau que des familles ont improvisées et installées elles-mêmes pour pouvoir avoir accès aisément à ce précieux bien pour la consommation et leurs activités agricoles. « En l’absence d’eau potable, nous sommes forcés de boire l’eau de la rivière qui semble claire et filtrée par les rochers. Mais tout cela ne semble pas fiable, surtout pour les enfants. Car nous avons souvent un goût désagréable à la bouche. Nous n’avons pas d’autre choix. Avec la présence des animaux et toutes sortes d’insectes autour de la rivière, on n’est jamais à l’abri. Les risques sont énormes car c’est une eau non contrôlée et non traitée. »

Mohesh Aureerum, 58 ans, a lui aussi passé son enfance dans ce coin. Planteur de son état, il rentrait chez lui lorsqu’on l’a rencontré en cours de route. « Boukou dimounn pa krwar ki ena plas dan Moris kot plis ki 20 fami pa konecte ek rezo CWA. Sa fer 58 an ki mo pe bwar dilo larivier. Nou invit popilasyon sur plas pou zot trouve. Nou pir ki dan sertin landrwa dan Lind ek dan Lafrik », dénonce avec colère ce père de deux enfants. « Mes enfants, ma famille et moi-même sommes tombés malades plusieurs fois. Cette situation occasionne parfois la diarrhée, surtout chez nos enfants, des démangeaisons et des rougeurs sur le corps. Que contient cette eau qui n’a jamais connu une seule goutte de chlore et qui est consommée de génération en génération ?» s’interroge-t-il. « Nous, nous n’avons pas de réponse. »

Malika, mère de famille, fait face au même problème. « Notre tâche est compliquée dans la mesure où nous avons à préparer les enfants pour qu’ils aillent à l’école, préparer le repas. C’est très difficile de faire la cuisine avec une eau qui n’est pas potable. On se fait des soucis pour nos enfants. » 

Lorsqu’il y a des inondations, poursuit Sunil, la rivière qui les alimente devient boueuse et charrie des déchets vers eux. « Tous les déchets, les impuretés, se déversent dans nos maisons et dans nos plantations. Les plantes et les meubles sont complètement submergés par l’eau boueuse. Nous ne savons plus quoi faire. Nous devons parcourir plus d’un kilomètre pour aller puiser de l’eau dans un réservoir qui se trouve à quelques mètres de la route principale et pour acheter de l’eau. Nous dépensons beaucoup d’argent pour acheter l’eau en bouteille. »

En situation de sécheresse aiguë, poursuit Sunil, c’est un autre calvaire. « Ne parlons pas des démarches auprès des autorités. Tous les anciens candidats, anciens et nouveaux ministres de cette circonscription, savent très bien que nous ne sommes pas connectés au réseau de la CWA. Il y a même un parmi eux qui nous avait confié que c’était la première fois de sa vie qu’il était confronté à une telle situation. Pa trouv li ditou. Kan ena eleksyon ki zot vini. »

Yagraj Ramchurun, président du conseil du village de Crève-Cœur, ne se rappelle plus combien de fois il a soulevé ce problème avec les députés de différents partis politiques. « Cette situation a trop duré. Ces habitants souffrent depuis trop longtemps. Ils n’en peuvent plus. Les élus doivent venir sur place pour écouter les doléances de ces habitants et trouver une solution. Autant que je sache, aucune évaluation n’a été faite avec eux pour connaître l’ampleur du problème. »

Outre le calvaire d’eau, les habitants ne savent plus à quel se vouer pour régler le problème du transport. Rajesh, un habitant de la localité, rentrait chez lui mardi denier après avoir pris part aux examens du School Certificate (SC). Il a dû parcourir plus d’un kilomètre avant de rentrer chez lui. « Zamai bis rante isi. Sa osi se enn problem ki pe dure de zenerasyon en zenerasyon. » Les habitants souhaitent que les autobus qui desservent cette région fassent un détour chez eux. « Les enfants sont contraints de sortir très tôt pour rattraper des bus qui les emmèneront à l’école. Ceux qui doivent aller travailler en ville accusent souvent du retard. Mem taxi maron pas rentre ici », plaisante un jeune qui prête l’oreille aux doléances de Rajesh. Et d’ajouter ; « Malgré les 50 ans d’indépendance de Maurice, on est loin du progrès. Notre village est sous-développé. »

Dr Mohammad Jowahir :« Il y a toutes sortes de risques »

L’eau de la rivière ou qui se trouve en montagne peut-elle être consommée sans risque ? À cela, le Dr Mohammad Jowahir, généraliste, répond : « Il se peut que certaines familles soient immunisées à force de consommer l’eau de la rivière. Mais les habitants sont définitivement exposés à toutes sortes de maladies intestinales, la dysenterie, la diarrhée. Ce n’est pas normal. Il faut absolument trouver une solution à long terme pour ces habitants », suggère le généraliste.